Le blog de Menon

Faussement intello et célébrant les comics : mon guide de lecture du super-héros américain.

08 octobre 2007

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand et Le Cid de Pierre Corneille

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S’attaquer, en critique, à deux monuments du théâtre que sont Le Cid et Cyrano de Bergerac tient de la gageure. On restera donc relativement prudent d’autant que nous n’avons finalement que peu à dire.

Cyrano se singularise par une maestria du ton et des dialogues dont le seul équivalent reste Alexandre Dumas et ses Trois mousquetaires. C’est l’explosion du génie français et de son panache, l’incarnation de l’esprit d’une littérature et d’une nation dans un texte dont la beauté et le caractère tragico-comique résonne avec autant de force aujourd’hui. On peut aussi se délecter de la préface très pertinente de l’édition de Pocket dans laquelle sont suggérées des pistes de lectures intéressantes : Cyrano peut être vu comme une tragédie faustienne et on serait bien inspiré de faire un sort à Roxane, un personnage finalement méprisable quand on y songe bien.

Plus complexe sera notre approche du Cid : si la beauté des vers reste totale, la fameuse « querelle du Cid » l’est tout autant. Ainsi, on regrettera une intrigue tirée par les cheveux, des revirements psychologiques des personnages manquant de crédibilité et une fin en happy end qui expurge toute la dimension bouleversante du drame constituant la pièce. Et pourtant, il suffit de la puissance incantatoire des paroles des héros de ce drame pour rendre encore magnifique sa lecture aujourd’hui. À noter que Gallimard propose la première édition de la pièce en intégrant en fin de tome les variantes du texte : manière de voir comment Corneille, échaudé par la critique, a remanié sa pièce.

Pocket, 1,50 euros.

Gallimard, 3 euros.

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03 octobre 2007

Le roi se meurt d'Eugène Ionesco

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Pièce tragique, tournant autour de la mort, Le roi se meurt d’Eugène Ionesco présente, à la différence de textes comme La cantatrice chauve ou même Rhinocéros, une remarquable dimension tragique, non pas entendue au sens théâtrale du terme, mais au sens scandaleux du mot, en cela que ce texte voyant un roi condamné à accepter qu’à la fin de la pièce il trépasse, nous renvoie à une intimité du décès qui nous choque puisque si la mort est tue et cachée à l’instar de la sexualité, c’est bien parce qu’elle s’avère irréductible à notre ontologie.

Les échanges entre le roi, ses deux reines et son médecin ont quelque chose de triste, mêlant au pathétique le grinçant : chacun y ressentira ce qu’il redoute ou désire, mais une chose est sûr, le voyage n’a rien de spirituel, tournant autour du renoncement des choses et ne proposant aucune porte de sortie, ni Dieu, ni chance pour toucher au bien être de l’au-delà. On a donc le droit de désespérer de son nihilisme !

Gallimard, 3,50 euros.

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02 octobre 2007

L'île des esclaves de Marivaux

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Voilà une étonnante et excellente pièce de théâtre en un acte signée par Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux : L’île des esclaves est une utopie scénique durant laquelle deux maîtres échangeront leur position avec leurs deux serviteurs. Grâce à cette expérience, chacun fera l’expérience, les uns de l’humiliation, les autres de l’autorité et à travers ce moment plein de tension, leurs caractères spécifiques en ressortiront profondément modifiés.

La pièce a beau faire une douzaine de pages, elle n’en n’est pas moins passionnante, et ce grâce à l’excellent dossier que propose Pocket. Une agrégée de lettres classiques propose une passionnante analyse de la pièce, suivie d’une mise en contexte des réalités socio-économiques de l’époque, complétée par les multiples interprétations que l’on peut faire du texte (chrétienne, marxiste, utopiste…) sans oublier les racines religieuses, historiques et philosophiques de Marivaux.

Au final, on acquiert une vision remarquable d’un texte qui s’avère bien plus complexe, audacieux et fascinant que sa première lecture pouvait le laisser croire. Un très grand livre à lire de toute urgence.

Pocket, 2,30 euros.

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28 septembre 2007

Médée et Les Troyennes d'Euripide

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La Médée d’Euripide se singularise, tout comme la deuxième pièce du recueille Les Troyennes, par de longs pavés monologués : une poignée de personnages sont sur scène et échangent finalement très peu, leurs discours se complétant plus que ce répondant. En découle un rythme n’ayant rien à voir avec des pièces modernes comme celles de Racine ou de Molière, voire même de Sophocle. Ici, on entre dans la pensée d’un autre dont on entend raconter les tourments : l’action n’est pas, réduite à sa portion congrue, tout passe par l’étendue du néant de l’Etre.

Dans Médée, Euripide met en scène l’épouse de Jason : la « barbare » est délaissée pour une princesse grecques ; insulte pour Médée qui décide de se venger de manière cruelle et monstrueuse. À la différence de la pièce de Sénèque dans laquelle Médée jouit de son crime à venir et a une personnalité particulièrement cruelle (André Glucksmann y voit l’archétype du nihiliste terroriste dans son livre Le discours de la haine), Euripide donne à son héroïne une personnalité tourmentée, une haine qui grandit mais reste inféodée à un fatalisme qui rend Médée bien plus humaine, bien qu’elle reste un monstre.

Dans Les Troyennes, Euripide pousse encore plus loin le pathétique humain : la guerre de Troie vient de prendre fin et les vainqueurs se partagent les restes. La femme de feu Priam, Hécube, apprend qu’elle va devenir esclave tout comme sa fille ; quant à ses fils, ils seront précipités des falaises de la ville fantôme. Un écrit terrible, d’une modernité hélas insupportable, qui restitue à merveille la douleur incroyable du vaincue à la fin d’un conflit : l’horreur vient aussi du fait que sont victimes de l’affrontement des innocents n’ayant pas pris part à la guerre (la majorité des victimes des guerres d’aujourd’hui ne sont plus les soldats mais les civils !). Du coup, le texte relativise totalement la prétention des héros de l’Iliade à l’héroïsme et entend dénoncer toute prétention à la noblesse de l’activité guerrière.

Aride et désespéré, voilà comment qualifier le théâtre d’Euripide. Bien que courtes (une quarantaine de pages), les pièces du recueil sont difficiles à lire, extrêmement denses et faisant naître une sensation de douleur et de lassitude dans le cœur du lecteur. Autrement dit : on ne lit pas Euripide pour prendre du plaisir à la lecture, mais pour se confronter à la souffrance la plus entière. Un texte majeur pour les anti-militaristes et les nihilistes romantiques.

Librio, 2 euros.

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18 septembre 2007

Phèdre de Jean Racine

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Confessons le sans rougir : l’intrigue du Phèdre de Jean Racine se révèle d’une linéarité et d’une simplicité exemplaire. Difficile de s’extasier face à un scénario qui, personne n’en disconviendrait, n’a rien d’intense ou même de recherché. Du reste, en reprenant l’intrigue de Phèdre (issue du théâtre classique grec), Racine n’entendait certainement pas faire œuvre de pionnier dans le genre dramatique. Au contraire, tout l’intérêt réside dans le fait que l’histoire soit déjà connue et que l’on puisse faire acte de création en s’emparant d’un matériau déjà pensé par un autre (Euripide, en l’occurrence) et en le sublimant selon l’esthétique de son temps, et de son pays.

En l’état, Phèdre de Racine se singularise par la beauté de ses vers, le rythme musical et lancinant imprimé par le dramaturge sur eux et sa manière d’amener la tragédie par un mouvement lent et inquiétant, mais imparable. Ce qui doit arriver, arrive : le tragique s’avère implacable car tout concourre dans le destin à produire l’expression de la mort et de la souffrance.

On peut par contre, à défaut de s’intéresser à la construction de l’intrigue, se concentrer plus volontiers sur la notion d’inceste. Dans l’édition Folio, la préface tente maladroitement de justifier le qualificatif « incestueux » appliqué par Racine à la relation unissant Phèdre à Hippolyte, alors que, Phèdre n’étant en rien liée par le sang à son beau fils, puisqu’elle n’est que la seconde épouse de son père, on ne comprend pas pourquoi il devrait y avoir un quelconque malaise à la voir aimer Hippolyte. Le commentaire prétend ainsi que si l’inceste est proclamée, alors qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’un amour techniquement incestueux, l’inceste est, de fait ! Quelle lapalissade décevante !

Tachons de sortir de cette dialectique biscornue, afin de mieux comprendre comment Racine peut affirmer qu’il y a inceste entre Phèdre et Hippolyte puisque ces derniers ne sont pas liés par le sang : en fait, la clé de l’énigme réside peut-être dans cette rêverie de Phèdre qui avoue son amour à Hippolyte lorsqu’elle lui raconte son souvenir de la première rencontre avec son père Thésée : elle l’accueillit et l’aida à défaire le minotaure. Mais, en rapportant le récit à son fils Hippolyte, Phèdre rêve tout haut et avoue qu’elle aurait voulu qu’Hippolyte eut pris la place de Thésée et ainsi que l’histoire d’amour ne se fusse pas consommée avec le père mais avec le fils.

La réaction d’Hippolyte est celle d’un jeune homme profondément choqué. Pourquoi ? Sans doute parce que, comme Freud l’a démontré en travaillant sur le complexe d’Œdipe, l’enfant se retrouve un jour en rivalité avec son père pour l’obtention de sa mère. En entendant Phèdre lui rapporter son désir, Hippolyte se trouve confronté à ce qu’il a effectivement désiré dans sa petite enfance, mais qu’il a du taire et refouler en lui. Sa seconde mère lui propose de pouvoir donner acte à son désir incestueux de manière légale. Souillure du désir : le fils, selon la mère, aurait du prendre la place de son père, dans tous les sens du terme.

Ainsi, on comprend pourquoi, Thésée revenue à Athènes, Hippolyte ne confesse pas les événements passés et pourquoi il se laisse accuser d’avoir voulu attenter à la personne de Phèdre. Jeune homme droit et honnête, mené par le désir de vérité et par l’acceptation complète de son être, Hippolyte ne peut nier la réalité de son désir. S’il se défaussait en avouant la vérité : à savoir que c’est Phèdre qui lui a fait part de ses sentiments, il se donnerait l’impression de nier le trouble qui l’a alors saisi.

Et, d’une manière sans doute plus souterraine encore, on peut imaginer qu’Hippolyte apprécie de faire ainsi la nique à Thésée revenu. L’expression de son propre désir incestueux le pousse à s’opposer de nouveau à son père, de le faire enrager, de lui montrer qu’il pourrait, s’il le désirait, posséder sa femme.

Ainsi, on peut considérer que Jean Racine a eu l’intuition que dans le cadre de Phèdre se trouvait des éléments permettant de révéler l’intensité dramatique de l’amour incestueux sans pour autant en montrer un qui aurait été trop choquant. En d’autres termes, Racine évite de bousculer un public que l’on aurait imaginé remué d’entendre une mère confesser à son enfant son amour pour lui tout en lui offrant la satisfaction morbide de l’expression de cet amour.

Gallimard, 2,50 euros.

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17 juin 2007

Hernani de Victor Hugo

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Avec la pièce de théâtre Hernani, Victor Hugo publia un manifeste romantique qui fit beaucoup parler de lui et ne fut d’ailleurs pas joué avant quelques années. Pourtant, les meilleurs passages de la pièce avaient été publié dans la presse et commentés : la première s’annonçait bien. Mais ce soir là, il y avait nombre d’amis d’Hugo présents au théâtre. Ces derniers se comportèrent en sauvage, ripaillant de saucisson à l’ail et urinant dans les couloirs. Ce premier manifeste punk coûta à la pièce ses représentations suivantes, d’autant que la vision bien peu glorieuse de la figure du roi Carlos ne pouvait guère plaire à un régime monarchique pour lequel la censure était pratique normale.

Finalement, à relire cette pièce aujourd’hui, on est en droit d’entendre plus volontiers les critiques quelque peu choquées de l’époque – pas à cause des turbulents amis en question, mais plutôt par le ton du texte. Car, dans Hernani, tout tourbillonne, se démène et emmène le lecteur jusqu’à l’épuisement : on croirait lire le Alexandre Dumas des Trois mousquetaires, mais dénué de tout humour et enivré de beau et de sublime comme le dirait Fédor Dostoïevski.

Avouons le : cette pièce manque cruellement de crédibilité. L’histoire est celle d’Hernani le bandit, décidé à tuer Carlos, roi d’Espagne, à cause de l’affront causé par le père de ce dernier au sien propre – de plus, les deux hommes sont amoureux de la même femme – paraît hautement improbable. Les tirades de Hugo sont enflammées, les situations terribles ; il y a du drame à chaque moment, des grands sentiments exprimés, des paroles de désespoir déclamées mais au final, qu’en retient-on ? Assurément, sur scène, le spectacle ne pourra être que magnifique si le talent de acteurs et du metteur en scène suit. Mais à la lire comme cela, cette pièce n’a pas la puissance incantatoire d’un William Shakespeare duquel elle cherche par moment le souffle, nous semble-t-il ; il lui manque une dimension universelle. En mêlant récits de capes et d’épées avec de platoniques amours de châteaux, Victor Hugo livre un aimable divertissement, mais dont le fond ne restera pas en nos mémoires.

Librio, 2 euros.

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09 mars 2007

Les deux gentilshommes de Vérone de William Shakespeare

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A Vérone, deux gentilshommes amis, Valentin et Protée, s’entretiennent de l’amour : Valentin raille son camarade qui se consume pour la belle Julia et part en voyage à Milan. Lorsque Protée obtient de la belle Julia la confirmation de ses sentiments à son égard, il ne se sent plus de joie, mais son père l’envoie à son tour à Milan. Il y retrouve Valentin, faisant depuis son arrivée la cour à la belle Sylvia, pourtant promise à un autre. Tombé aussitôt amoureux de Sylvia, Protée va tout faire pour la voler à son ancien ami.

Écrite en 1594, Les deux gentilshommes de Vérone de William Shakespeare est sans doute sa toute première œuvre. Cela se ressent à travers une intrigue fort simple dont le déroulement, et surtout la conclusion, paraissent aujourd’hui maladroits.

Néanmoins, il serait dommage de condamner cette pièce qui a pour elle quelques beaux moments. On apprécie ainsi les dialogues extraordinaires échangés par les deux valets de Protée et Valentin : la traduction de François-Victor Hugo (le fils de Victor Hugo) tient le haut du pavée en transcrivant des jeux de mots redoutables. Le caractère des deux personnages, un peu fous et décalés a quelque chose de délectable, bien que parfois, leur comportement paraisse trop confus.

Quant à Valentin et Protée, ils se révèlent particulièrement intéressants. Ainsi, la transformation de Protée en traître surprend et face à lui, Valentin en impose par une certaine noblesse. Ceci conduisant à l’absurde conclusion de la pièce qu’on ne révélera pas. Toutefois, cet étrange comportement s’éclaire lorsque l’on réalise qu’il existe une connivence entre les deux hommes éveillant l’idée qu’ils pourraient être homosexuel (il faut dire que les hommes fonctionnant en binôme dans les pièces de Shakespeare pullulent et qu’en règle générale, il y a toujours une dimension homosexuelle en eux). De fait, on saisit mieux le comportement de Valentin, scandaleux et la réaction de Protée. Ce détail grotesque, venant mettre fin de manière si radicale à la pièce laisse entrevoir une volonté intéressante de la part du dramaturge anglais.

En effet, sauf à considérer que l’auteur ne maîtrisait pas encore bien sa mise en scène, on peut espérer voir dans ce renoncement à produire une conclusion digne de ce nom une double volonté : concrètement, privilégier un happy end enthousiasmant pour faire oublier les tristes événements passés tout en surprenant et déstabilisant le spectateur. Ensuite, se livrer à une scène transgressive durant laquelle on entend la manifestation du désir homosexuel de Valentin pour Protée : manifestation répugnant le spectateur tant elle se révèle misogyne et insupportable. La volonté de Shakespeare était-elle de dégoutter le spectateur hétéro et de faire adhérer le spectateur homo ?

En l’état, Les deux gentilshommes de Vérone ne se fait plus entendre : personne ne semble réellement connaître cette pièce et la lire. Hamlet, McBeth ou Jules César tiennent le haut du pavé et éclipsent une partie important de l’œuvre de Shakespeare. Il ne tient donc qu’au lecteur de faire l’effort de lire les textes oubliés du maître, afin de se retrouver capturé par sa maîtrise et la dimension subversive de ses textes.

Editions Flammarion, 5,30 euros.

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