02 novembre 2009
Sur le rêve de Sigmund Freud
Sur le rêve est un court ouvrage mais qui réclame une attention certaine, signé par Sigmund Freud. On ne saurait trop conseiller de le lire dans la collection Folioplus qui a le bon goût d'en proposer une lecture complète qui aidera singulièrement, notre ami Freud étant un auteur difficile à lire contrairement à ce que l'on pourrait croire.
Le rêve, qu'es-ce donc ? Il revient à Lacan d'avoir bien dit ce que Freud avait laissé entendre, à savoir que « l'inconscient est structuré comme un langage » et donc que le rêve est un rébus – dramatisation, condensation, déplacement et satisfaction des désirs, tels sont les grands éléments que Freud définit et en prenant des exemples pas toujours évident à saisir mais qui illustrent bien son travail.
L'ouvrage en main, on peut s'essayer à son tour à interpréter ses rêves, ce qui fera ressortir au courageux oniromancien toute la difficulté de la procédure freudienne et lui montrera que si le rêve est « la voie royale vers l'inconscient », il n'en reste pas moins qu'il est, comme le dit Freud, habité d'un démon qui ne se laisse pas facilement posséder.
29 octobre 2009
Lacan, le retour à Freud de Michel Lapeyre et Marie-Jean Sauret
Résumer Jacques Lacan, est-ce possible ? Oui, mais par un paradoxe étrange, ce petit guide Milan intéressera – ou plutôt ne sera réellement compréhensible – que par ceux qui connaissent Lacan.
Et ceux là pourront admirer le travail effectué ici, à savoir celui d'une biographie dont la mise en lumière des étapes majeures de la vie permet de comprendre en quoi l'homme, Lacan, a pu s'autoriser à relire Freud, là où les tenants de la psychologie américaine avaient fini par faire de la psychanalyse une béquille pour remettre droit – dans le droit chemin – ce que Lacan subvertit pour entraîner le patient dans une aventure intérieure qui s'apparente à l'initiation – chamanique ou religieuse – de déchoir de son statut d'enfant de Dieu pour se reconnaître homme parmi les hommes, esclave d'un mauvais démiurge qui a pour nom le langage à qui on paye tribut de souffrir sans jamais pouvoir s'en affranchir.
Mais même les lecteurs débutants pourront dans les aspects biographiques de ce maître entendre des choses qui les amèneront à réfléchir à ce que signifie relire Freud dans la mesure où Lacan le trahit pour mieux le restituer, à ce qu'il en dit : mystère du lacanisme.
14 septembre 2009
Freud et la tradition mystique juive de David Bakan
Le propos de ce livre est de psychanalyser la psychanalyse et de comprendre par quel processus elle a été enfantée. La théorie de l'auteur est que Freud s'inscrit dans un courant mystique qui s'oppose au rigorisme de la Loi mosaïque et que, plus encore, ses écrits présentent des accointances avec la kabbale juive et le Zohar, le livre de la mystique juive.
Les analyses sont écrites à travers des chapitres courts et bien agencés. L'ensemble est simple et amène progressivement les différentes pièces du dossier.
C'est donc avec plaisir qu'on lit cet ouvrage qui est certes discutable car, sans preuve parfaitement objectives, on ne peut qu'émettre des hypothèses. Néanmoins, la démonstration est pertinente et on ressort presque convaincu que Freud fut, consciemment ou pas, un héritier des mystiques juifs qui aura lutté contre le rigorisme de la Loi – un St Paul laïque, décidé à laver du pêché en laissant Dieu de côté.
27 août 2009
Images de la papauté par Martin Luther - édition commentée et analysée
Ce petit livre traite de la question Martin Luther ; l'éditeur est catholique. L'affaire est entendue. Oui, mais...
Commençons par le commencement : Luther en 1549 commanda des gravures obscènes représentant le Pape qu'il se fit une joie de commenter en Allemand. Le court ouvrage disparu et fut retrouvé par la force de la patience.
Pourquoi le publier aujourd'hui ? Sans doute parce que les Protestants ont manifestement voulu qu'il ne fut pas trouvable. Trop honteux pour la mémoire de Luther. Retour du refoulé : quand on condamne l'édition d'un livre, il est trop tentant d'aller contre ses assassins et de le ressusciter. Il faut que les Protestants sachent qui est leur maître à penser.
Ce livre est donc le procès de Luther – le portrait d'un malade mental dont on se rend compte que Hitler lui doit quelque chose dans sa mégalomanie, sa haine des Juifs et son opportunisme politique. Voyons rapidement ce que le livre signale, faisant toujours appel aux propos même de Luther :
*Menteur patenté
*Se contredit d'une thèse sur l'autre en fonction de ses besoins
*Recommande le libre arbitre mais écrase tous ceux le critiquant
*Soumis aux intérêts des grands
*Ascétique en sa jeunesse paillard dans la force de l'âge
*Vomit la femme mais se marie
*Obsédé (et c'est peu dire) par la merde : le pet et l'excrément sont la base de tous ses propos. Quand il parle de Jésus enfant, il insiste bien sur le fait qu'il pissait et chiait. Sitôt qu'un visiteur vient se présenter à lui, Luther ne le laisse jamais partir sans avoir parlé de merde. Satan, avec qui il a de grandes discussions, a le droit aux mêmes égards.
*Appel aux massacres des Catholiques
*Appel aux massacres de Juifs
*Confond Dieu et Satan
*Se méprise
*Dépressif à la fin de sa vie
*Reconnait que ses théories ne tiennent pas la route
Luther est un malade mental au même titre que Maurice Dantec en est lorsqu'il écrit American Black Box. Si, si ! Allez-y, lisez ces deux livres, vous allez avoir peur.
Tout étudiant en psychanalyse ou psychiatrie se procurera donc cet ouvrage avec intérêt.
16 juillet 2009
La tricherie sacrée de Gilles Farcet
Qu'est-ce que c'est qu'un
maître spirituel ?
Quelqu'un qui a fait un
trajet sur lui-même, en lui-même, pour rejoindre l'immensité de
Dieu – ce Dieu qui vit dans la salle secrète de notre coeur.
Alejandro Jodorowsky en est un : scénariste de comics, romancier, tarotologue, poète, acteur, comique, mystique, il a vécu une vie faite de milles âmes. Il a connu des angoisses terribles, des souffrances certaines ; il a côtoyé André Breton, Moebius, Maurice Chevalier, les Beatles, Marilyn Manson... il donne régulièrement de son temps, gratuitement, pour tirer le tarot à des anonymes, en transe, et leur prescrire des actes dits psycho-magiques pour les soigner. Son autobiographie, La danse de la réalité est un des livres les plus incroyables que j'ai eu entre les mains : si vous ne l'avez pas lu, courrez l'acheter : c'est tout simplement un voyage aux confins du réel.
Son rayonnement spirituel a été popularisé par un livre La tricherie sacrée en 1989, opuscule de moins de 100 pages dans lequel Gilles Farcet (disciple du seul autre maître spirituel occidental, Arnaud Desjardin) l'y interviewait. Ce petit livre a eu un réel succès et en 2004, il a été réédité, accompagné d'un second entretien, et de témoignages de proches de Jodorowsky – Philippe Manoeuvre de Rock n' Folk ; Coralie – actrice porno et réalisatrice de Baise moi ! ; François Boucq, complice en BD de Jodo' ; Arnaud Desjardin, avec lequel s'est créé une relation de respect –, de sa femme et d'un de ses fils.
Le livre vient d'être enfin édité en poche, chez Dervy, dans une jolie édition. C'est un ouvrage remarquable, passionnant, qui donne envie de sortir de sa coquille, de chercher Dieu, de rencontrer Jodorowsky. Un livre qui révèle que oui, la magie existe bel et bien, et qu'elle peut-être être liée à la psychanalyse pour soigner. Un bouquin aussi génial que son sujet qui risque, si vous êtes un rationaliste, de vous ouvrir des territoires insoupçonnés dans le monde.
On n'a pas souvent la chance de rencontrer des personnes exceptionnelles. Jodorowsky est encore vivant : ne tardez pas.
30 avril 2008
L'Homme sans gravité de Charles Melman
L’Homme sans gravité est le fruit de longs entretiens menés par Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et analyste, avec Charles Melman, praticien revêtant les mêmes qualités professionnelles. La thèse de Melman se résume ainsi : « Nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion. La “santé mentale” relève ainsi aujourd’hui d’une harmonie non plus avec l’idéal mais avec un objet de satisfaction. La tâche psychique s’en trouve grandement soulagée et la responsabilité du sujet effacée par une régulation purement organique. »
Le sexuel n’est plus cause du désir de l’Homme. La jouissance – la jouissance sans entrave : necroscopique, auditive, scopique... – obsède les corps. La disparition du Père en tant qu’ordonnateur de la Loi et marqueur des limites de cette même jouissance provoque un délire : passage de la névrose à la psychose et, autre corollaire, déperdition du sujet de l'inconscient qui ne s'entend plus parler. La perversion règne, notamment dans des cas cliniques inédits faisant froids dans le dos. Melman confesse son inquiétude et son impuissance : de mémoire d’analyste, on n’avait jamais vu cela ! Les analysants ne veulent plus vivre, ne peuvent plus s’accrocher au quotidien, s’interrogent sur leur pédophilie. Consommer, consommer, consommer : l’infecte trinité de notre temps.
Il y a des défauts à cet ouvrage : notamment son caractère décousu, les entretiens répétant des thématiques voisines, mais sous des angles différents. Au final, on a parfois la sensation d'être d'accord avec l'auteur mais sans bien se souvenir de la raison de ce consensus !
Ce livre est intrinsèquement réactionnaire : aucunement raciste, xénophobe ou violent. Non. Réactionnaire au sens de réflexe de survie. Melman prend place aux côtés de Jacques-Alain Miller (son ancien analysant qui le déteste), Alain Soral ou Eric Zemmour. Si vous croyez que tout va bien, lisez ce livre. Si vous n’allez pas bien, que vous avez l’impression de ne plus y retrouver dans ce monde, cet ouvrage pourra vous rassurer : non, vous n’êtes pas tout seul, et si vous avez la force de vous questionner, il est encore le temps de réagir.
Gallimard, 5,80 euros.
03 avril 2008
Allô Lacan ? Certainement pas ! de Jean Allouch
Les « bons mots » comptent parmi les petits plaisirs littéraires. Ce Allô Lacan ? Certainement pas ! propose un ensemble de situations légèrement délirantes, décalées ou cyniques mettant en scène le maître psychanalyste français. On a le droit à tout un tas de situations où se Lacan, vis-à-vis de ses patients, se montre parfois cruel (souvent même), franchement ironique ou assez absurde… ce recueil fait passer un très bon moment même si certains bon mots nécessitent un peu de logique analytique pour être compris.
Epel, 15 euros.
17 février 2008
Trois essais sur la théorie sexuelle de Sigmund Freud
Œuvre clé de Sigmund Freud, les Trois essais sur la théorie sexuelle ont été publiés pour la première fois en 1905 et remaniés au cours des années.
Dans ce livre, Freud avance une hypothèse fondamentale dans la compréhension et l’histoire de la psychanalyse, à savoir que les perversions sexuelles sont présentes lorsque l’enfant n’a pas su ou pu passer par les étapes de son développement sexuel.
Ce dernier, baptisé « pervers polymorphe », par Freud, explique le sentiment de rejet de l’opinion publique à l’égard de ces Théories. Pour la première fois, en effet, l’enfant n’est plus cet être innocent, mais un obsédé sexuel qui scrute ses camarades durant les moments de défécation, s’intéressant à ce que les filles ont entre les jambes ou prenant un plaisir onaniste dès la moment de la tétée. Le bébé sexué, voilà de quoi traumatiser n’importe quel lecteur ! Mais qu’on ne s’imagine pas que la psychanalyse excuserait la pédophilie sous le prétexte que l’enfant enquête ! Au contraire, Freud assimile cette pratique à une perversion lourde de conséquence et d’ailleurs, il avoue son incompréhension à l’expliquer.
Pour Freud, ce développement de l’enfant est essentiel en cela qu’il assure, s’il est dirigé correctement, l’intérêt pour les parties génitales et le rapport coïtale. Et l’indispensable élément à cela reste l’amour de la mère qui, en assurant l’enfant de ses sentiments à son égard, permet à ce dernier de mener son enquête de manière apaisée.
Mais si l’enfant a des parents névrosés, assurément il le sera. Si une étape de son développement a raté, cela entraînera une perversion. Donc, pas question d’interdire la quête de l’enfant. Pas question de le culpabiliser. Mieux vaut laisser ce dernier s’amuser avec son corps et celui de ses camarades en lui donnant la meilleure éducation possible. Tout cela passera et à la puberté, le jeune garçon rêvera des formes rebondies de ses camarades filles, tout comme la fille tombera amoureuse de ses amis mâles.
Il y a donc une forme de morale chez Freud : le développement de l’Homme tend à un but, assurer chez lui le désir du coït. Ce qui empêche cela tient de la perversion. Le plaisir a donc une norme, il est hétérosexuel et a pour but la reproduction des espèces. On croit donc à tort la psychanalyse freudienne permissive ou sans repère. En réalité, et c’est ironique, Freud n’est pas loin de la position de l’Eglise sur la question. Comme quoi, tout se perd, même la rébellion.
Gallimard, 6,80 euros.
31 janvier 2008
Cinq leçons sur la psychanalyse de Sigmund Freud
Si l’on retiendra pas la Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique comme étant utile à l’édification personnelle en rapport avec la psychanalyse, on ne saura trop conseiller la lecture de sa première partie donnant le nom général de l’ouvrage : Cinq leçons sur la psychanalyse.
Il s’agit de cinq conférences tenues en 1909 par Sigmund Freud lors de son voyage aux Etats-Unis où la psychanalyse restait encore largement ignorée. Ce sont des cours passionnant à lire, Freud étant un grand auteur, un grand romancier, lorsqu’il s’en donne les moyens et surtout qu’il en a la volonté (car lorsqu’il met sa casquette de scientifique, il a un style autrement plus opaque). On retrouve donc dans ces leçons ce qu’il est utile de connaître pour appréhender la psychanalyse avec facilité. Certes, nombreuses seront les questions à tourmenter le lecteur par la suite – car Freud esquisse des explications et ne va pas jusqu’au bout des choses – mais pour débuter, c’est parfait !
Quant à la suite du livre, c’est à dire la Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, elle n’a qu’un intérêt limitée : rédigée en 1914, elle fait le point sur la portée de la psychanalyse dans le monde et voit Freud faire un sort à deux anciens comparses : Adler et Jung contre lequel il s’élève, remettant en cause leurs théories. Théories étant elles-mêmes en opposition avec les siennes. Un texte plus polémique donc, et daté, qui de toute façon reste toujours sujet à caution, la pensée de Freud n’ayant jamais cessé d’évoluer.
Payot, 5,95 euros.
21 janvier 2008
Des choses cachées depuis la fondation du monde de René Girard
René Girard est LE penseur de notre temps. Il y a eu Freud, Marx et Nietzsche ; Lévi-Strauss, Lacan et Sartre ; aujourd’hui, il y a Girard et… qui d’autres ?
Anthropologue spécialisé dans la question des rapports entre violence et sacré, Girard a simplement transformé notre vision des rapports entre violence et culture et des liens entretenus avec le religieux. Il a réhabilité la Bible comme personne auparavant, non pas pour des motifs personnels mais par une véritable étude et analyse des textes.
Des choses cachées depuis la fondation du monde constitue le moment clé de son œuvre : s’entretenant avec Jean-Michel Oughourlian (Neuropsychiatre et psychologue, professeur de psychologie clinique à l'université et responsable de l'unité de psychiatrie de l'Hôpital Américain de Paris) et Guy Lefort (un autre psychiatre), Girard revient sur ses deux premiers ouvrages, Mensonges romantiques et vérités romanesques (où il donne naissance au concept de rivalité mimétique) et La violence et le sacré (qui le voit fonder le lien entre mythes archaïques et violence – fonction du bouc émissaire), avant de s’intéresser à la lecture de la Bible (Ancien et Nouveau Testament), la psychanalyse, la folie et la question du désir.
Cet ouvrage est, disons-le, monumental, difficile d’accès et réservé à des personnes ayant une solide base culturelle littéraire et analytique. Néanmoins, avec des efforts et de la volonté, on peut tout à fait en venir à bout.
La base théorique de Girard se révèle en effet d’une simplicité désarmante : la violence est inscrite au cœur de la société. Les individus passent leur temps à convoiter ce que l’autre possède ou croit posséder, ou encore désirent devenir ce que l’autre semble être. Cette rivalité mimétique affole les personnes inscrites dans la relation, et grossit, devient de plus en plus importante, jusqu’au moment où la tension atteint un point stratégique impliquant un affrontement. La survie du groupe étant en jeu, la communauté va alors s’inventer un bouc émissaire, une personne présentant des travers physiques ou mentaux suffisamment forts pour exciter la colère de la communauté. Elle en oublie ses querelles et décide de se vider de sa violence sur l’innocent. Ce dernier, assassiné ou acculé à la mort, va emporter avec lui, en une catharsis terrible, la colère du groupe. Fédéré grâce à cette victime, la communauté va alors diviniser la victime puisque, grâce à cette dernière, la violence qui a manqué de détruire la cohésion du groupe a cessé. Plus tard, cette victime apparaîtra donc sous les traits d’une divinité dans les mythes de la tribu.
La thèse paraît quelque peu simpliste et difficile à apprécier dans un premier temps. On a ainsi du mal à comprendre comment la victime pourrait devenir Dieu si rapidement. Mais en fait, dans les mythes, elle apparaîtra comme coupable, responsable de la crise mimétique ayant agité la communauté. Et sa mort aura été causée par un prêtre, un Dieu ou encore une malédiction divine qui, en la frappant, aura arrêté la souffrance de la communauté. Bref, une théorie coup de poing que Girard justifie quelque peu maladroitement, faute d’exemple, puisqu’il résume en réalité les théories de La violence et le sacré.
Mais cette théorie finit néanmoins par s’imposer au lecteur par la force de persuasion de l’auteur et par quelques exemples bien choisis qui illustrent parfaitement son propos. Mais le gros du morceau arrive ensuite : Girard démontre, textes à l’appui que la Bible, et encore plus le Nouveau Testament, donnent raison à sa théorie et que Jésus traite directement de cette question ! Certains, à la lecture de ces lignes, imagineront que je me suis laissé piéger par le verbe de Girard et qu’une telle chose est impossible. Et pourtant non ! L’analyse des textes bibliques proposée par l’auteur ne souffre pas l’à peu près : la démonstration est rationnelle et cohérente.
Reste un point qui me paraît contestable : Girard affirme et démontre que Jésus ne s’est jamais sacrifié et que sa crucifixion a été un accident non prévu et non désiré. Or, il s’agit là de la théorie de Jacques Duquesne dans Le Dieu de Jésus et elle m’avait déjà parue absurde à l’époque. Je comprends pourquoi Girard insiste sur ce point, mais il faudrait que je relise les textes car cela me paraît douteux.
Après ce passage ô combien stupéfiant, Girard et ses deux interlocuteurs s’attaquent à la psychanalyse à qui ils font un sort en traitant de la question du désir. Un trop long passage plutôt décevant faute d’exemple et opaque. Il faut attendre l’étude du narcissisme freudien pour commencer à apprécier les arguments de Girard se livrant à une magistrale remise en cause de Freud. Dommage que cette discussion n’ait pas inclus un analyste car, à n’entendre qu’un seul point de vue, on perd hélas beaucoup. Sans compter que la question de l’inconscient reste intouchable. Après tout, qu’est-ce que la théorie de Girard sinon une affirmation nouvelle de l’existence de l’inconscient ?
Le livre se poursuit par une analyse de l’hypnose, de l’homosexualité et du sado-masochisme, le tout, dans le but de décrédibiliser la psychanalyse pour mieux rendre hommage à la nouvelle théorie girardienne. Là encore, les passages sont complexes, manque parfois de simplicité et sont, fautes d’exemples, quelque peu difficiles à suivre.
Pour terminer, Girard revient sur la notion de skandalon du Nouveau Testament, associant Satan, scandale et désir, et conclue dans une dernière synthèse l’essai qui aura révolutionné l’approche du religieux dans la constitution de la société et donné au visage du Christ une dimension intellectuelle (je ne vois pas d’autres termes) aussi surprenantes qu’enrichissantes, y compris pour des athées (car en aucune manière ce livre ne demande une croyance. Il informe avant tout) !
Pour terminer, il nous faut tout de même émettre quelques bémols : pour commencer, on se demande l’intérêt d’une discussion à trois. Les interlocuteurs de Girard ne servent pratiquement à rien durant le livre et se contentent de lui servir la soupe, de le louanger et de se comporter comme des groupies devant une superstar. Risible et pathétique.
Dégouttant, enfin, l’attitude de Girard qui ne se contente pas de démontrer la faiblesse des thèses de ses adversaires structuralistes et psychanalystes, mais tombe dans une sorte de calomnie molle consistant à discréditer, railler et moquer sans pour autant pouvoir le faire jusqu’au bout, ce qui conduit Girard à souligner à de nombreuses reprises le « génie de Freud ». Par ailleurs, à cette méthode peu élégante, on doit ajouter une certaine lâcheté du procédé. Annuler le structuralisme et le freudisme en un tour de main n’a pas de sens. Girard conteste certains points et pense détruire tout l’édifice, mais ce n’est pas le cas : rien de ce qu’il dit ne permet de combattre l’idée d’inconscient. Rien ne permet de penser que Freud a eu tort sous tout. Girard veut absolument que sa théorie passe et s’impose mais il en oublie les kilomètres de pages écrites en psychanalyse par Freud étayant ses hypothèses. Ainsi, pour Girard, le complexe d’Œdipe ne tient pas la route : et pourtant, quid des relations de l’enfant mâle avec sa mère et des rapports avec sa mère ? Quid du désir de la fillette vis-à-vis du père ? Il aurait fallu un ouvrage à part pour envisager de détruire l’édifice freudien.
Néanmoins, au-delà des polémiques de l’époque (l’ouvrage date de 1978), cet essai magistral s’impose pour tout Chrétien : sa lecture transformera sa vision de la Bible et lui permettra d’accéder à un niveau de compréhension des textes qu’il n’avait jamais eu jusque là. Pour les autres, l’intérêt est tout autant, voire presque plus important, puisque la question du religieux et du judéo-chrétien trouveront une place à laquelle il n’avait jamais sans doute pensé. Ce sera aussi l’occasion d’une sévère remise en cause du modèle grec, entièrement fondé sur la violence et qui est pourtant considéré comme la belle norme chez nous et enseigné même aux enfants !
Le Livre de poche, 7,50 euros.










