29 février 2008
Enquête sur la christianophobie de Michel De Jaeghere
Si vous aimez les livres décryptant l’actualité et révélant les manipulations médiatiques, Enquête sur la christianophobie vous intéressera, à condition que vous éprouviez pour l’Eglise catholique et ses valeurs un minimum d’intérêt.
Michel De Jaeghere, à travers ce livre, recenses les récentes évolutions de notre société en matière de libération sexuelle, de droit à l’avortement, de rapport à l’euthanasie et interroge la place des Chrétiens dans la France d’aujourd’hui. Son constat est sans appel : la déchristianisation de notre pays est ontologiquement en rapport avec le nihilisme matérialiste. Une argumentation que j’ai moi-même défendue plus d’une fois.
N’en reste pas moins qu’on peut avoir un certain malaise lors de la lecture. De Jaeghere a en effet une vision du christianisme à prétention totalitaire. Non pas dans le sens fasciste du terme, mais au niveau culturel. Pour lui, il voudrait faire de Jésus – ou plus exactement de la vision du lien liant la société à Jésus d’après la doxologie romaine – l’alpha et l’omega des valeurs française… idée discutable puisqu’à tendance théocratique. Rien n’est formulé de la sorte, je précise, mais tout concourt à le faire comprendre. Néanmoins, compte tenu de la place des Chrétiens dans la société actuelle, une telle prétention tient plus du fantasme que de la réalité et s’explique par un désir justifié.
Plus gênante, son attitude vis-à-vis des Juifs qui se trouvent égratignés au cours du livre – et parfois à juste titre, comme dans la campagne de presse dirigée contre La passion de Mel Gibson. Le problème tien à ce que l’auteur semble, au cours d’un passage de l’ouvrage, justifier le recours à l’antisémitisme. Il affirme en effet, qu’avant Vatican II, Rome estimait que les souffrances du peuple juif était la conséquence du meurtre de Jésus (peuple déicide). Or, cette idée, loin de choquer l’auteur, semble au contraire lui paraître comme justifiée… bien sûr, cela ne concerne qu’un petit passage de l’ouvrage, mais dénote toutefois, avec d’autres indices, d’une vision intransigeante de Vatican, traditionaliste pour le dire. Ce n’est pas vraiment malsain, mais par moment, toutefois, on se prend à s’interroger sur les implications de telle ou telle idée de l’auteur.
Néanmoins, ne rejetez pas cet ouvrage pour cela. Il s’agit d’une très intéressante analyse des jeux d’influence des médias français, et de la façon dont sont manipulées les faits divers et sondages d’opinions pour affirmer et confirmer une tendance nihiliste qui, on le constate de jour en jour (y compris par les plus jeunes), ne conforte en rien l’Homme, mais le laisse angoissé face à un monde en pleine mutation et auto destruction.
Renaissance catholique, 15 euros.
03 janvier 2008
Mémoires interrompus de François Mitterrand et Georges-Marc Benamou
Dernière ligne de vie, dernier rendez-vous avec l'Histoire. Cette Histoire qu'il habita avec volupté et gourmandise, dernier monarque républicain qu'il était, avant de céder les clés de l'Elysée au roi fainéant Chirac. Donc, dernière ligne de vie, pour François Mitterrand qui, en tête à tête avec Georges-Marc Benamou, dicte ses Mémoires. Napoléon avait Las Cases qui ne se priva pas de modifier sensiblement les propos de son maître pour servir une vision européenne de la politique de l'Aigle. Mitterrand, en Georges-Marc Benamou, se découvre plutôt un scribe fidèle. En effet, le journaliste le questionne, l'interroge et l’aide en cela à accoucher de sa pensée. Et l'on sait, grâce au Dernier Mitterrand, que le président se relisait, se corrigeait, se raturait, ne devant visiblement qu'à lui-même de se raconter. Du reste, si Benamou est remercié en introduction du livre par l'éditeur, son nom ne figure pas sur la couverture de ces Mémoires interrompus. On a connu procédé plus délicat…
En l'état, ce livre s'avère de toute façon très intéressant et riche à lire. L'action commence avec l'emprisonnement de Mitterrand par les Allemands au Stalag et se termine hélas avant que la Gauche n'accède au pouvoir. Oui, car le titre n'a pas été choisi au hasard. Mitterrand est mort au cours de la rédaction de ce livre, ce qui a condamné tout espoir de le voir aborder le versant le plus riche de son action politique.
Malgré tout, la partie concernant la jeunesse politique de Mitterrand est très intéressante. D'autant que sont abordées les fameuses questions qui fâchent, en l'occurrence celle de Vichy et la Francique. On ne lira ici que le point de vue de Mitterrand, bien sûr, mais il paraît cohérent et juste… Enfin, ce livre permet de comprendre surtout le cheminement intellectuel d'un homme qui, à l'instar d'un Jean-Paul Sartre, aura goûté à la fraternité en prison, reconsidéré son point de vue sur les communistes et entamé une longue réflexion qui le placera en fait toujours à gauche de l'échiquier politique : en tout cas, à le lire ! Et puis, il y a la magie du verbe mitterrandien, sa grande maîtrise de la langue, son talent pour faire des images, partager ses pensées et comprendre son point de vue. A ce titre, le texte qu'il écrivit en 1943, après son évasion, et qui fait l'éloge de la géographie française, se révèle tout simplement magnifique.
Odile Jacob, 20,58 euros (épuisé)
18 décembre 2007
Le dernier Mitterrand de Georges-Marc Benamou
A la fin de sa vie, François Mitterrand se lia d’amitié avec Georges-Marc Benamou, journaliste, dont il fit un des compagnons de sa longue maladie et de ses dernières paroles. Dans Le dernier Mitterrand, Benamou nous raconte justement ses souvenirs d’avec le dernier monarque républicain.
Il ne s’agit pas d’un grand livre qui révélerait quelques informations croustillantes ou nous feraient vibrer à l’unisson d’un homme entré, dès son vivant, dans l’Histoire de France aux côtés d’un Louis XIV ou d’un de Gaulle. Non. Mais ce livre est honnête en cela qu’il nous fait voir un homme confronté à la mort qui s’annonce, à la douleur, dans une fin de règne difficile, où chacun se gausse de lui, l’attaque et dont sa mort est annoncée par tous et espérée par des rédactions de journalistes. C’est aussi le moment d’un ex-président qui n’a plus le pouvoir, ce fameux pouvoir qu’il aimait temps et qui peut enfin se regarder mourir.
Et il y a une réelle pudeur dans le livre de Benamou. On pourrait écrire : une exemplication, si on pardonne ce néologisme. Mitterrand, en cette fin de règne et de vie n’est pas différent d’un autre. C’est un vieillard coquin, moqueur mais accroché à la vie, légèrement mystique, cynique et désenchanté en même temps que plein d’espoir.
On passe donc un très agréable moment en compagnie de Benamou et du président ; on goûte leur fausse complicité (le maître et l’élève : tous les séparent) et on apprécie que notre auteur, au fur et à mesure du livre qui avance, se fasse plus évocateur et raffiné dans ses descriptions, certaines pages offrant quelques beaux moments de littérature.
Plon, 20 euros.
29 octobre 2007
Le neveu de Lacan de Jacques-Alain Miller
Résumé des éditions Verdier.
« Le point de départ : la première page du Monde.
Le 21 novembre 2002, elle est consacrée aux « nouveaux réactionnaires ». Cela,
en l’honneur du tout petit livre (96pages) d’un inconnu, Daniel Lindenberg : il
« brouille les familles intellectuelles », assure le journal. JAM trouve cela
étrange. Il lit l’ouvrage, y découvre son nom, se pique au jeu, tire le fil
jour après jour »
Pourquoi faut-il lire ce livre
?
Il faut le lire pour démasquer une sacrée entreprise, une drôle de cabale parisiano-intellectuelle. Il faut le lire parce que cette exemplification (exemple et amplification) autour du livre L’appel à l’ordre de Linderberg permet à la fois de questionner la situation de la politique, de la psychanalyse et de la littérature aujourd’hui, mais aussi de prendre acte de l’arrivée de livres et de concepts comme des armes à faire sens dans le débat intellectuel, voir à la reconfigurer.
Pourquoi ne faut-il pas le
lire ?
Parce que, vous n’y comprendrez rien si vous ne connaissez pas un peu Lacan, Freud, l’histoire moderne et contemporaine… Mais vous pouvez y remédier facilement en lisant Nous autres modernes d' Alain Finkielkraut ; parce que le livre de JAM est compliqué, exigeant, difficile à suivre, et demande une réelle connaissance de la vie intellectuelle française des années 60 à nos jours…
Et de quoi parle-t-il ce livre ?
Le petit opuscule de Linderberg est, JAM le démontre, l’œuvre d’un homme qui a aimé Staline, puis l’a renié ; qui a basculé du côté d’Althusser et des Ulmiens, puis les a reniés ; qui est devenue maoïste et a milité avec eux, puis les a reniés ; pour finalement rentrer dans la revue Esprit, revue philosophique chrétienne. Là, il écrit son opuscule sous la direction du professeur Rosenvallon, titulaire d’une chaire au collège de France, membre d’Esprit, qui a bien l’intention, JAM le démontre, de chambouler la vie intellectuelle française. En effet, la collection dans laquelle Lindenberg est publié est une sorte de Que sais-je ?, donc accessible à un grand public… Pour Rosenvallon, comme pour Linderberg, il s’agit d’écrire un ouvrage qui soit un moyen de faire pression sur le monde intellectuel français.
On le connaît bien le procédé : nettoyage, chasse aux sorcières. Linderberg se présente comme un homme de gauche qui dénonce ceux qui ont trahis la gauche. Le parcours du monsieur est éloquent : un habitué de la critique, de la remise en question ; principe de fascination / répulsion ; Linderberg est, par essence, un dénonciateur. Instrumentalisé. Mais pourquoi ? Quel est l’intérêt de Rosenvallon ? L’enquête se lit de manière chronologique dans le livre de JAM : pour faire sa niche dans le paysage intellectuel ; pour, par exemple, amorcer un mouvement de rapprochement entre catholiques et protestants, au détriments de juifs. Pour choquer, brouiller les familles intellectuelles, jeter l’anathème sur certains dans un livre trop bien écrit explique JAM parce qu’un ton pale et sans reflet, froid et calculé, donc innocent d’apparence…
Le programme de Rosenvallon, instigateur de Linderberg, c’est de faire triompher manifestement une modernité qui refuse et conteste la jouissance de chacun. Démocratie : tous égaux, tous pareils ; la Loi fait force de démocratie. La démocratie est un lieu vide. On peut tous y coexister en amenant son chez soi avec nous.
La modernité, finalement, est aliénante. JAM souligne que Linderberg accuse Flaubert et Baudelaire, leur reproche leur scepticisme face à la démocratie, leur refus de la modernité (déjà). Il s’agit donc de condamner ceux qui ne sont pas heureux du monde tel qu’il est.
Il y a là une impasse. Société de consommation pour JAM : nivellement par le bas des désirs, des envies. La jouissance est normalisée, contrôlée ; personne ne doit sortir du rang, chacun doit faire ce qu’il à faire.
D’où le refus de la modernité. Le refus d’être un Etre qui soit normalisé. D’où l’inquiétude que l’on doit avoir de suivre un homme prétendant critiquer Baudelaire ou Flaubert pour leur mélancolie ; d’où l’inquiétude de voir dénoncer des intellectuels juifs, parce qu’ils sont juifs et donc contre le nivellement des visages ; inquiétude aussi pour la psychanalyse, que l’on voudrait tant voir contrôlé et les praticiens évalués : manière commode de dire que le symptôme et la souffrance doivent être vites remis au placard, qu’il faut pour l’homme être très vite, de nouveau, un bon citoyen productif.
Rosenvallon / Linderberg : en dénonçant les nouveaux réactionnaires, ils ont en fait désignés tout ceux dont la manière de penser était critique à l’égard de la France et du modèle français ; ceux qui faisaient vivre le débat ; ceux qui animaient et soulignaient la souffrance. Nouveaux réactionnaires ? Façon de dire : ceux qui contestent qu’il y a un sens et un mouvement historique naturel. Comme si tout devait aller ainsi et pas autrement. Comme si la modernité tendait forcément vers le mieux… Rire nerveux : et les génocides du XXe siècle, et le racisme galopant, et les extrémismes de tout bord, que racontent-ils sur cette modernité ? La même chose selon moi qu’hier : que l’homme ne sera jamais satisfait de l’Homme.
De quoi parle-t-il d’autre ?
De l’Homme de gauche, mort et enterré.
Du fait que le propos de Lindenberg tient peut-être à redonner une virginité à la gauche en cherchant à débusquer le marrane, le faux converti, en ostracisant donc celui qui ne serait pas un homme de gauche.
Le livre parle aussi de l’interprétation psychanalytique. Ce que ça vient faire là, mystère, mais JAM tient son journal, il écrit ce qu’il veut : très long chapitre, bien difficile à dire sur le Dire et le dit (Enonciation d’un discours, et énoncé, soit le discours en lui-même). Réflexion sur le langage mathématique : tout ça pour dire que lorsque l’on entend le dit, on en oublie le dire. Or, le dire est critiquable, car ce n’est pas parce que l’on dit une chose qu’elle est vraie. Le dire, soit le principe de parler, peut dénoter quelque chose : l’interprétation psychanalytique s’en occupe justement de se dire, et elle se fonde à l’instar des mathématiques : elle ne peut ensuite être reprise et analysée. L’interprétation est le degré mathématique du discours qui ne supporte pas d’interprétation de l’interprétation.
JAM évoque aussi la littérature du XIXème et le procès que lui fait Linderberg : critiquer les grands auteurs qui ont eu le malheur de ne pas adhérer au « pour tous » fallacieux de la démocratie. Ce refus de l’ordre, du tous pareil désole JAM qui y voit le signe de la bureaucratie. Une bureaucratie incarnée parfaitement par Nicolas Sarkozy : ce que JAM souligne chez lui, c’est qu’il en appelle au nivellement, au tous pareil, au sevrage de la jouissance en somme pour que cette dernière rentre dans le rang : voilà pourquoi l’homme est dangereux.
Lorsque le « Pour tous » est en place, lorsque règne un Etat qui ne gouverne plus mais se contente d’administrer, apparaît alors le Maître que Jacques Lacan a beaucoup dialectisé après mai 68 ; celui qui va se lever pour redonner du sens à la politique qui ne peut pas se contenter d’être une enveloppe vide et déconnectée du réel.
En cela, le livre de JAM est un
authentique pamphlet réactionnaire : amusant pour un ancien maoïste.
Amusant aussi dans la mesure où JAM cherche à nier la pertinence du livre de
Lindenberg : en fait, bien au contraire, il en souligne la grande intelligence.
L’auteur a parfaitement compris le jeu et JAM de lui donner raison mille fois.
Mais mille fois il démontre que le règne de l’égalitarisme n’a, d’un point de
vue de l’économie de la libido, aucun sens. Que le « tous pareil » ne
conduit pas au bonheur mais au nivellement de la jouissance dont l’Etat tire
puissance.
La force de JAM aura été, dans ce
livre, de démontrer l’inanité de la démocratie en soulignant que s’appuyer sur
la masse ne permet aucune explosion de force mais implique que tous regardent
au même endroit, au même moment.
Vive les réactionnaires !
04 mars 2007
Pour l'amour de Massoud de Sediqa Massoud
Pour l’amour de Massoud a été écrit par Chébéka Hachemi et Marie-François Colombani d’après le témoignage de Sediqa Massoud. La première est présidente de l’ONG Afghanistan Libre et Premier Secrétaire de l’ambassade d’Afghanistan auprès de l’Union Européenne ; la seconde écrit pour le magazine ELLE ; la troisième, aujourd’hui résidante en Iran, a été la seule et unique femme du commandant Massoud et la mère de ses six enfants : il s’agit donc du récit de sa vie par la médiation de deux femmes : on ignore à quel point leurs présences et leurs écritures ont jouées dans la conception du récit ; on espère surtout qu’elles ont été des scribes fidèles…
Il faut prendre Pour l’amour de Massoud comme un témoignage : la parole de Sediqa Massoud relate ici la réalité d’un Afghanistan en souffrance. Sa vie a été martelée par le bruit des moteurs d’avions lâchant des bombes sur son pays. Elle a passé le plus clair de son temps à se cacher et à fuir la mort. Son regard est donc un regard averti : il a vu l’horreur de la guerre, la réalité de la barbarie des hommes. De par sa place auprès du leader de l’indépendance de l’Afghanistan, ennemi des communistes et des Talibans, elle a connu le principal acteur de cette lutte, et de cette souffrance.
Son récit a donc une valeur double : à la fois raconter le destin tragique d’un pays et parler de l’homme avec lequel elle a vécu et qui a été le centre de sa vie. Son livre se décline en trois temps : première partie, son enfance – période marquée par l’arrivé des communistes au pouvoir et la naissance du mouvement de résistance et de lutte contre le régime par Massoud, son futur mari (17 ans les sépare) ; deuxième moment, l’amour – alors que Massoud chasse les communistes du pouvoir, il se décide presque sur un coup de tête à épouser Sediqa. Cette période sera heureuse et belle malgré des moments de réel danger et des absences prolongées de son mari (la plus longue semblant avoir été de 9 mois : le temps pour Sediqa d’accoucher d’une fille) ; enfin, la mort – l’arrivée des Talibans fait réaliser à Massoud que l’Afghanistan s’enfonce dans le fachislamisme (néologisme fondé par Bernard-Henri Lévy). Hanté par l’idée de sa mort, le lion des mouhadjins tente de rallier la communauté européenne à lui, mais sans succès. Il décède des suites d’un attentat le 9 septembre 2001 : deux jours plus tard, les tours du World Trade Center tomberont. Jusqu’à la dernière seconde il aura manifestement ressentis l’appel de la mort, s’y préparant et tentant d’avertir sa femme et ses enfants.
Pour l’amour de Massoud nous permet donc de prendre conscience de l’existence de l’Afghanistan : balayant les images stéréotypées, Sediqa révèle un pays généreux, humain, dans lequel l’Islam n’est pas une monstruosité, mais une religion pratiquée dans le calme et la tolérance. Tout du moins jusqu’à l’arrivé des Talibans ! Cette peinture de son pays nous fait prendre conscience qu’à trop vouloir se regarder le nombril, l’Europe oublie qu’en abandonnant les pays en souffrance, elle favorise chez eux l’émergence du fondamentalisme… Ensuite, par son récit de la guerre, raconté sans haine ni colère, elle fait acte de générosité : à savoir restituer sans juger, narrer sans pontifier. Après tout, pas besoin d’en rajouter lorsque l’horreur prend le visage de femmes explosées, de bébés déchiquetés ou de familles broyées… A travers le personnage de Massoud, enfin, elle met en scène l’homme de sa vie, nous présentant une facette simple et chaleureuse du personnage. Sediqa n’a pas connu la guerre aux côtés de son mari, elle l’a par contre côtoyé dans l’intimité : rarement aura-t-on lu récit aussi touchant, vu se mouvoir devant nous chef de guerre aussi généreux et humain.
Il importait donc d’écrire ce livre pour faire acte de mémoire, pour que l’amalgame ne soit pas fait entre, d’une part, l’Islam fondamentaliste et l’Islam modéré, et d’autre part entre les combattants de la liberté et les combattants appelant la mort de leurs vœux. Ce beau récit, raconté avec intelligence et sens de la mesure nous touche tout un chacun car il reflète des émotions universelles : peur, souffrance, amour, désespoir, joie de vivre, colère : l’Afghanistan, notre part d’Orient.
Editions XO, 20,50 euros.
19 février 2007
Mignonne, allons voir... de Marc Lambron
Quel plaisir de lire ce Mignonne, allons voir… de Marc Lambron : à mi chemin entre le pamphlet et l’essai, ce petit livre plein de légèreté et d’intelligence entend nous faire découvrir Ségolène Royal en discutant la portée de son accession à la course aux présidentielles.
Mais toutefois, attention : Marc Lambron ne livre pas ici une biographie de la candidate au sourire perpétuel. Les recherches de l’auteur portent paradoxalement moins sur la madone de la république que sur ses prédécesseurs. Car, selon Lambron, pour comprendre la singularité de Ségolène, il faut décrypter dans quel climat elle se révèle. Ainsi, nous voilà partis pour un voyage dans le monde de la Gauche et de ses idées politiques : la rouerie de François Mitterrand, son passé de Vichyste, son assurance de Droite ne sont pas tant analysés que resitués dans un récit confinant parfois à l’anecdote sur la forme mais dont le fond ne reste pas moins vrai. Idem pour Lionel Jospin, son trotskysme honteux, son bilan narcissique et son suicide politique de 2002 sont eux aussi appelés à la rescousse.
C’est que Ségolène est un animal politique prenant place dans une Gauche en plein désarroi. A la différence des deux précédent candidats au pouvoir suprême, elle arrive vierge de tout compromis : trop jeune, elle n’a pas eu à rougir de son attitude durant la période de la collaboration, elle n’a pas non plus connu les tourments du communisme, du trotskysme ou du maoïsme. Sa pureté sacerdotale est à l’image de la blancheur de ses dents. Ce qui n’exclut pas un fond trouble de sa personne : cette fille d’officier semble incarner une posture de droite, mais exprimée à gauche. Son attitude de mère cache un comportement autoritaire. Ses sourires de vendeuse de Sephora cachent une attitude virile sans laquelle elle n'aurait pu prendre le pouvoir dans un PS squatté par les Eléphants.
Alors bien sûr, le livre (quelque peu machiste) de Marc Lambron ne résout pas le mystère du personnage, mais en souligne plusieurs points. Il ne permet pas de découvrir mais d’imaginer la nature de Ségolène Royale. Cette lecture fraîche et délicieuse s’adresse néanmoins aux amateurs de la chose politique qui, s’ils ne connaissent pas les tribulations politiques de l’après seconde guerre mondiale et la personnalité de ses dirigeants, risquent de se retrouver face à un jeu de piste bien tortueux : Marc Lambron s’adresse en effet à ceux qui, comme lui, pratiquent le jeu politique avec le double regard du journaliste et du penseur.
Editions Grasset, 14,90 euros.
29 janvier 2007
La tragédie du président : Scènes de la vie politique 1986-2006 de Franz Olivier-Giesbert
« Il faut toujours se méfier des journalistes », lance en préambule à son livre Franz-Olivier Giesbert. Et il sait de quoi il parle : La tragédie du président se veut comme un manifeste de ce que le quatrième pouvoir peut produire comme ouvrage lorsque l’époque le réclame.
Car, contrairement à ce que certains ont dits, Giesbert ne tire pas sur l’ambulance. S’il parle de la tragédie de Jacques Chirac qui se révèle être celle de la France, ce n’est pas pour sonner l’hallali au moment où notre président touche au crépuscule de sa vie, mais plutôt pour tirer la sonnette d’alarme avant les élections de 2007 – d’où le sous titre du livre : Scènes de la vie politique 1986-2006.
Mais n’allons pas trop vote : le livre commence en donnant un portrait d’une grande précision de Chirac : Giesbert a recueillis patiemment ses paroles ; il le connaît tellement qu’il peut se permettre de nous en donner une vision intimiste qui paraît plutôt crédible à lire. Personnage torturé, qui se déteste, sentimental et secret, le président est un être en souffrance. La droite ? Il la déteste et en défend les couleurs, lui qui a une sensibilité de gauche.
S’il a tout fait pour arriver au sommet de l’état, se battant, tombant et se relevant plus que de raisons, Chirac a, au moment de toucher le pouvoir suprême, explique Giesbert, été atteint du mal de François Mitterrand. Pas celui du cancer, non, mais celui du ninisme. A savoir que, non, on ne va rien faire. Quand bien même le pays cours à sa perte, avec une fracture sociale de plus en plus béante chaque jour et un déficit public dont on n’arrive même plus à se rendre compte de la gravité, Mitterrand, Balladur ou Jospin ont pourtant tout fait pour taire les véritables problèmes. Le ninisme consiste à ne faire ni ça, ni ça. A contenter les électeurs, Chirac est passé maître. Sa trouille ? Voir les gens défiler dans la rue.
Dans cette tragédie française, tout le monde a sa part de responsabilité et tout le monde en prend pour son grade : seuls, peut-être, Alain Juppé et Pierre Maurois s’en sortent. Le plus détesté de tous est Dominique de Villepin dont Giesbert nous livre un portrait au vitriol. Quant aux espoirs de la nouvelle génération, ils se résument selon l’auteur à François Bayrou et Nicolas Sarkozy, les deux seuls ayant dis non à Chirac et qui ont de réelles convictions politiques.
Concrètement, s’il semble bien que Giesbert soit de droite, son analyse politique de la situation semble suffisamment sincère pour qu’on lui accorde quelque crédit : ce titre, édité en poche, vient à point nommer. Sa lecture risque de bouleverser votre vision de la politique et vous faire réfléchir aux enjeux de 2007. Ajoutez à cela un style journalistique facile d’accès à tous, des citations de moralistes du XVIIIème siècle et des anecdotes croustillantes : bref, une lecture aussi passionnante qu’instructive ; à destination des Français et des apprentis journalistes.
Le livre de poche, 6,70 euros.
29 mai 2006
Bréviaire des politiciens de Jules Mazarin
Lorsque Mazarin écrit son Bréviaire des politiciens, c’est en disciple des stoïciens qu’il le compose (encore que, la préface de Umberto Ecco laisse à entendre qu’il est plus l’auteur présumé que l’auteur certifié).
Ce qu’il se laisse à lire dans se recueil de conseils sous formes d'idées brèves, c’est que l’homme qui espère réussir et atteindre des sommets doit d’abord apprendre à se maîtriser, à se domestiquer. Toute ardeur, passion et enthousiasme doit s’effacer – l’homme doit se faire le garde fou de sa propre faiblesse.
« Se tenir à égale distance », voilà en somme comment Blaise Pascal pensait que l’homme puisse vivre bien – Mazarin pense de même. Qu’on nous accuse, et il faut prendre l’accusation avec calme et retenu. Qu’on accuse un autre, et il faut, tout en faisant tout pour qu’il tombe, le défendre. Qu’on soit la cible de satires, alors rions de soi-même et ajoutons encore de beaux quolibets pour voler à l’autre le sel de ses vilaines paroles.
Plutôt que dissimuler, c’est simuler que le noble cardinale conseille. Taire ses véritables sentiments et en afficher d’autre. Etre égal à soi-même tout le temps. Jamais pris en défaut de rien… Mais dans l’ombre, tisser sa toile ! Manipuler, voler, mentir, se servir de tiers pour accomplir les basses besognes, dresser les uns contre les autres, mystifier, affecter l’opinion publique… L’arsenal est large.
Parmi la masse de conseils forts avisés et pertinents que donne Mazarin, Mazarin ne cesse de conseiller de tenir certains propose devant des tiers pour juger de leur fidélité vis-à-vis de quelqu’un ou de connaître le fond de leur pensée : certes, mais en faisant cela, on se dévoile et à la longue, ce petit jeu devient impossible à mener !
Nonobstant cela, ce petit guide servira sans aucun doute aux administrés, et autres requins de l’industrie. Car, que les petits salariés d’entreprise se fassent une raison : on ne peut pas utiliser ce guide pour la majorité de ces aphorismes : ils sont d’une autre époque et trop compliqués à mettre en place au XXIe siècle.
15 mai 2006
Ouest contre Ouest d'André Glucksmann
La guerre en Irak a-t-elle eu un sens ? Si aujourd’hui, ce pays connaît une situation politique dramatique, devenant la proie de la violence, fallait-il pour autant ne pas intervenir ? Tout le monde sait que le dictateur est cruel, et que sa poigne de fer est garante de l’intégrité du pays… Oui, mais à quel prix ?
Si un pays dans lequel la population est opprimée mérite d’être libéré, l’est-ce au prix fort ? Au point que la violence règne en maîtresse ? Si André Glucksmman se révèle précis et sans faille dans son raisonnement sur l’importance de lutter contre le terrorisme et de sauver le peuple Irakien, il ne pouvait se douter (son livre ayant été écrit peu de temps après la victoire américaine) quelle situation dramatique cette intervention allait générer. Et donc, le drame est bien là : le gouvernement américain aurait été nettement plus inspiré s’il avait pensé à l’après conflit. On ne libère pas un peuple en l’abandonnant au nihilisme. On ne suscite pas la démocratie chez un peuple qui en ignore le sens. Aujourd’hui, l’Irak est au bord de l’implosion et nul doute que de futurs terroristes y naissent ; libérer un peuple oui, mais pas n’importe comment. Les USA auraient eu tout intérêt à agir de manière intelligente ; et pas d’attaquer un pays pour le « libérer » sans même évaluer de manière juste les conséquences de leurs actes.
Alors, Ouest contre Ouest, un livre à jeter ? Non, pas le moins du monde. Car si Gluckmann n’a pas pris conscience des conséquences politiques et humaines du conflit, il propose une analyse précise de la situation que nous vivons face au terrorisme. Et cette analyse a d’autant plus de sens que la situation actuelle que connaît l’Occident face à l’Iran s’éclaire grandement de la lecture de ce petit livre.
Pour André Glucksmann, les USA ont eu tort de défendre l’intervention en Irak sur des motifs comme les armes de destructions massives. Tort d’avoir voulu baser le lancement d’un conflit pour un motif militaire, et pas un motif humanitaire… Fallait-il intervenir ou pas ? Fondamentalement, souligne le philosophe, des hommes et des femmes étaient torturés en Irak (voir cette page qui recense les exactions commises par Saddam et ses proches politiques, c’est assez effrayant : http://www.aidh.org/hussein/sh01.htm) ; un homme, Saddam Hussein, faisait régner la terreur dans son pays et le positionnement géographique de son pays en faisait un élément signifiant dans la route des états voyou (traduction maladroite de « rogue state »). C’est bien pour libérer l’Irak qu’il fallait y aller. Et uniquement pour cela.
Glucksmann révèle à quel point l’axe Paris-Berlin-Moscou a tout fait pour minimiser le 11 septembre 2001 et déprécier l’intervention américaine. Les commentaires recueillis dans la presse, ou encore les sondages, concernant Bush et Saddam, sont assez éloquents. Lire de la plume de philosophes que les morts du world trade center ne sont que négligeables ou encore que Bush est pire que Saddam fait vraiment peine et surtout peur à voir. Pire que de la lâcheté, ce genre de raisonnements est tout simplement odieux et dénote l’indifférence à l’égard des massacrés du 11 septembre (qui pourraient un jour être nous) et du peuple Irakien (à croire que la moustache de Saddam suffisait à en faire un gentil général au yeux de l’opinion mondial).
Le philosophe en profite aussi pour fustiger l’insupportable attitude des pays démocratiques à l’égard de Moscou, y compris les USA, qui donnent leur aval à un pays dans lequel les libertés sont restreintes, où la mafia règne, où la corruption a le droit de cité, et qui surtout massacre patiemment le peuple Tchétchène dans l’indifférence la plus générale…
Le nihilisme (celui des terroristes ou des Etats voyou) est la peste de ce 21e siècle et il nous est désormais impossible de faire comme si elle n’était pas une réalité. Concrètement, un bloc Ouest est resté dans l’ignorance de cela et dans la certitude que nous sommes dans la période de la fin de l’Histoire (Francis Fukuyama après Hégel) et que rien de plus ne peut se passer. Un mur est tombé, mais le monde n’a jamais été aussi inquiétant.
Tirons donc les conséquences du confit irakien. Mais une chose est sûr : se réfugier dans les bras de Moscou pour faire la nique au géant américain n’est sans doute pas la solution. Et lorsque l’on constate que le conseil de l’ONU a un mal fou à donner un ultimatum clair à l’Iran – et ce, parce que la Chine et la Russie ont des liens économiques avec elle : les deux pays font le forcing pour empêcher que l’ultimatum implique la possibilité d’une menace militaire – on réalise à quel point nous nous trouvons dans une situation tendue et préoccupante.
Relire Ouest contre Ouest permet donc de se demander ce que nous voulons faire de ce monde, sur quelle base nous estimons que le dialogue doit s’engager avec des pays qui menacent d’en rayer d’autres de la carte et à quel prix nous sommes prêts à nous engager ou à détourner le regard.
14 avril 2006
L'espoir des règles ou le parc humain maintenant ?
Qu’est-ce qui peut fonder la fraternité entre les Hommes et leur permettre de sortir de l’échec – échec de leur vie, échec du communisme ?
L’hunamisme a remplis cette fonction pendant quelque siècle en faisant des lettrés des hommes « culturés », comme on dirait « labourés », par des Valeurs intemporelles du Vrai, du Bon et du Beau. Mais pourtant, cela a-t-il permis à l’Homme d’être meilleur ? Certainement pas si l’on songe aux deux guerres mondiales, proches de nous, ou même des croisades, massacres de protestants, scènes de pogroms…
Faudra-t-il alors en passer par le dressage de l’Homme ? L’humanisme en constituait une forme souterraine, à peine visible et pourtant à l’œuvre… Mais quoi ? Le mot choque ? L’Homme s’est pourtant dressé par lui-même, il s’est fait animal domestique – comme son chien ! Que nous réservent les biotechnologies ? Les modifications génétiques seront-elles la prochaine étape du dressage ?
Ou bien, faut-il voir le salut ailleurs ? Dans le peuple Juif par exemple et sa diaspora éclatée en faisant un peuple sans Terre. Faisant la nique à Hegel, prouvant qu’un peuple peut ne pas avoir de pays et avoir pourtant une histoire. Ces communiants, synthèses d’une idée, d’un rapport au Nom. Dieu comme dénominateur commun. En passer par la religion ? L’idée est dans l’air du temps...
Les réflexions de Peter Sloterdijk, Benny Lévy et Jean-Paul Sartre sont nécessaires et précieuses pour envisager le passage à l'année 2007 : l'année de tous les extrémismes et de tous les dangers planétaires.








