19 juin 2007
Victor Hugor, tome 2 : Je serai celui-là de Max Gallo
Dans son deuxième tome consacré à
la vie de Victor Hugo, Max Gallo imagine
un nouveau sous-titre pour souligner le tournant dans la vie intellectuelle du
grand auteur. Au premier tome, Gallo présentait Hugo comme une « force qui va ». Maintenant, Hugo
serait plutôt « celui-là » :
pour l’ancien ultra de la monarchie, le temps où il vibrait aux sacres de Reims est
passé. La misère humaine, terrible, toujours sous ses yeux, lui a fait perdre
toute désir de se ranger à droite, bien qu’il soit un de leurs élus ;
désormais, il milite le cœur à gauche.
Mais à ce même moment, Napoléon
III prend le pouvoir par un coup d’état qu’Hugo pressentait, et le voilà
contraint de se battre sur les barricades. Mais l’inertie des parisiens, dégouttés
face à un gouvernement autoritaire et réactionnaire, se laisse posséder par
« Napoléon le petit ». Exilé volontaire, Hugo fustige le nouveau
régime, se fait pamphlétaire et entame son ascension littéraire en livrant ses
œuvres les plus remarquées.
C’est dans ces moments là qu’Hugo ressemble à un ogre : consommation de femmes (n’importe laquelle, payées ou pas, cela ne change rien), consommation de sa famille (tout le monde doit rester en exil avec lui dans des lieues où il n’y a rien à faire – sa fille aînée devient folle ce qui ne tourmentera que très peu le poète), consommation de Juliette, sa maîtresse (tenue en esclavage depuis le début de leur relation, avec interdiction de sortir de chez elle et totale ascendant psychologique sur sa personne), consommation de gloires (mais sérieusement contrebalancées par des critiques acerbes attaquant toutes ses œuvres)…
Créature étrange, homme hanté, bouleversé par Dieu et menant une vie de libertin amateur de spiritisme. Homme politique consciencieux, passionné et courageux, mais n’ayant jamais rien compris à Napoléon III et persuadé que ce dernier fut un monstre sans jamais se poser la moindre question le concernant, Hugo a été un des premiers intellectuel moderne, avec toutes ses contradictions et défauts, avec tous ses talents et grands sentiments… Un géant aux petits pieds.
XO, 21,19 euros.
08 juin 2007
Victor Hugo, tome 1 : Je suis une force qui va ! de Max Gallo

Récemment élu à l’Académie française, Max Gallo n’a pas attendu sa nomination pour écrire un nombre impressionnant de livres. La production de ce prolifique écrivain, essayiste, historien biographe et homme politique (rien que ça !) force le respect. « Mais son ramage vaut-il son plumage ? » En tout cas, sur ce premier tome de la biographie consacrée à Victor Hugo, nous pouvons au moins dire le plaisir ressenti à la lecture et constater que nous avons été passionnés.
14 février 2007
Napoléon III de Pierre Milza
Sur Louis-Napoléon Bonaparte, on aura dit beaucoup de mal : Victor Hugo et Emile Zola en tête. Mais encore il y a peu : ainsi, en 1995, assis sur les bancs de l’université de Tolbiac, j’écoutais Christophe Charles, mon professeur d’histoire contemporaine, moquer gentiment le livre de Philippe Séguin, Louis Napoléon le grand : « Monsieur Séguin pense que Napoléon III a joué un grand rôle politique… Ah ! Je ne vois pas en quoi. » Cette réponse me laissait interdit car le personnage dont je suivais alors le parcours me paraissait étonnamment moderne, riche et passionnant et pour tout dire, gaullien : Christophe Charles avait tort ; Philippe Séguin et moi-même raisons. Il m’aura fallu attendre le Napoléon III de Pierre Milza pour en avoir la confirmation.
Quid de Pierre Milza ? Ce monsieur compte parmi les très grands historiens français : spécialiste de l’histoire contemporaine et de la double question du fascisme et de la démocratie, il s’imposait pour parler d’un Napoléon III, personnage dont la dimension populiste et peut-être annonciatrice du fasciste ne lui a pas échappé… Je me suis donc mis avec intérêt à la lecture de cette biographie. Le premier plaisir qu’on ressent à sa lecture vient de son style : jamais Pierre Milza ne tombe dans les travers de l’érudition en asphyxiant son lecteur sous les références ; ainsi, il conte naturellement le destin du fil de Hortense de Beauharnais comme si on le suivait dans un roman. Pourtant, Milza n’en reste pas moins précis dans son analyse des faits : tout commence donc avec la naissance d’un prince dans une période tumultueuse : un premier fils est né du couple formé par Louis (frère de Napoléon Ier) et Hortense (fille de Joséphine de Beauharnais, la première impératrice et femme de Napoléon Ier), mais il mourut trop vite en landau. Naquit ensuite un deuxième enfant, Napoléon Louis, auquel le roi Louis accorde son intérêt, mais il doute que le petit Louis Napoléon, futur Napoléon III, soit bien de lui, d’où un relatif désintérêt pour l’enfant durant ses jeunes années.
C’est dans le climat tumultueux des cent jours, période durant laquelle Napoléon Ier tente son dernier coup de poker, que Louis Napoléon s’ouvre à l’histoire. Il côtoie son oncle empereur et connaît ensuite l’exil avec sa mère et son frère aîné, après la défection de Napoléon Ier : une période dont il gardera sans doute des traces vives. Faute d’informations précises sur l’évolution psychologique de notre futur empereur, Milza préfère s’en tenir au fait, même s’il souligne les cauchemars et crises d’angoisse dont souffre un jeune garçon élevé par des femmes pour lesquels il aura un appétit insatiable.
Finalement, tout se décidera pour lui à Rome. Avec son frère, il s’y découvre une passion pour les intrigues, la révolution et le socialisme ! On a peine à le croire, mais le futur empereur fut en effet un jeune homme épris de liberté et de démocratie. Toutefois, quand bien même il rêve d’unité du peuple, il pense que la population a besoin d’un chef. Lui, pourquoi pas ! Après la mort de son frère, décédé d’une tuberculose, Louis Napoléon tente un premier coup d’état un peu rocambolesque qui échoue rapidement mais inquiète tout de même le pouvoir français, conscient de l’impact croissant du bonapartisme dans les esprits. Sa mère le libère mais ne tardera pas à décéder quelques temps plus tard d’un cancer. Meurtris par cette nouvelle, notre jeune aventurier n’en tente pas moins un second coup d’état à l’échec tout aussi lamentable, le privant même de l’honneur de mourir au pied de l’endroit où Napoléon Ier avait fait donner les premières légions d’honneur.
Mais le jeune aventurier de la politique ne désespère pas : l’élection du président au suffrage universel sera son casus belli. Revenu sur le territoire français, il se fait élire sur nom. S’engage alors un bras de fer avec l’assemblée dont plusieurs membres suspectent sa future prise de pouvoir. Mais contrairement aux idées reçues, les plus à gauche ne sont pas ceux que l’on imagine. L’assemblée est pleine de députés très inquiets de la montée des rouges et de l’anarchie dans le pays. Napoléon III incarne quant à lui le retour à l’ordre et des idées de droite tout en étant secrètement socialiste. La prise de pouvoir lors du 2 décembre lui laissera donc un goût amer lorsqu’il apprendra que nombreux furent les parisiens parfois bien innocents tombés sous les balles de militaires français trop zélés.
Arrivé à cet événement si particulier, au moment où il se fait élire empereur, Milza délaisse le récit chronologique pur qu’il empruntait alors pour consacrer presque tout le reste de son ouvrage à étudier les aspects thématico-chronologiques du règne. Sont ainsi passés à l’analyse la politique extérieur de Napoléon en Italie, les défiances avec l’Autriche, la libéralisation progressive du régime et sa main tendue aux ouvriers, la métamorphose de Paris par le baron Haussmann ou encore les déboires français à Mexico et l’absurde entrée en guerre de la France contre la Prusse qui conduira à la défait de Sedan… Impossible de résumer toute cette partie : en tout cas, elle est très riche et dès qu’il le peut, Pierre Milza rectifie les imageries d’Epinal ou les caricatures du règne. On découvre un empereur très moderne, européen, désireux de voir les peuples se libérer de la tutelle étrangère, autorisant le droit de grève et de réunion, favorisant la mutuelle ouvrière et tout cela en devant louvoyer face à son propre camp et même vis-à-vis des républicains. Personne ne croit un seul instant à l’humanité de l’empereur. Ou alors, personne ne l’accepte. Mais lui, en véritable homme de gauche, il doit avancer tout en dissimulant ses pensées et idées personnelles pour imposer progressivement ses conceptions.
Mais la maladie le rattrape : sa captivité au for de Ham, lors de son deuxième coût d’état a altéré sa santé. Un calcul biliaire accentue le problème : l’empereur souffre le martyr, prend de l’opium pour tenir, vit avec la mort présente sur son épaule. On n’ose imaginer à quel point cette santé dégradante a joué dans le désastre du Mexique et face à la Prusse. Pressé par une assemblée de va-t-en guerre et son épouse pressée d’en découdre, Napoléon III doit se lancer dans un conflit dont il doute. Autre preuve d’humanité : il se rendra après Sedan pour éviter des morts inutiles.
La fin de l’ouvrage permet à Milza de se livrer à une intéressante analyse du bonapartisme : il en étudie les fondements chez Napoléon Ier et Napoléon III avant d’en discuter la portée politique postérieure à la disparition du dernier empereur de France. Une réflexion importante, dans la mesure où aujourd’hui, le sociologue Alain Soral, rattaché à Jean-Marie Le Pen, rapproche Le Pen de Napoléon III. Napoléon est-il populiste ? Annonce-t-il le fascisme ? Une réflexion contenue en filigrane dans le livre et à laquelle Milza fait un sort. Oui, Napoléon III est populiste mais aussi paternaliste. Non, il n’incarne pas un proto-fascisme, bien au contraire car son régime n’a cessé de se libéraliser alors que le fascisme se durcit. Toutefois le bonapartisme a donné naissance à un double courant, celui fasciste de l’Action Française et celui profondément républicain de Charles de Gaulle. De fait, le régime populiste et plébiscitaire de Napoléon III n’annonce pas les heures sombres de la France : il envisage une manière de gouverner et de lier la société au chef de l’état en faisant fi des corps intermédiaires et en liant à volonté populaire et direction du pays.
Ce Napoléon III se conclut par une réflexion historiographique autour de la figure de l’empereur : on y constate que si le personnage a été diabolisé au lendemain de sa défaite : il s’agit de fonder la IIIème République en faisant table rase du passé ; bref, il s’agit de décrédibiliser l’empire pour valoriser le jeune république. Puis, après la restitution de Nice et de la Savoie, l’historiographie calme ses ardeurs contre Napoléon III puisque les territoires manquant à la France sont enfin récupérés. Les historiens acceptent donc de donner enfin une image fidèle du personnage de l’empereur. Le propre livre de Milza apporte une touche supplémentaire à un édifice dont l’auteur reconnaît la paternité à Louis Girard et Philippe Séguin : leur relecture du règne a transformé très récemment la perception du personnage.
Cet ouvrage de Pierre Milza est donc précieux en ce sens où non content de rendre justice à un empereur possédant une dimension humaine et généreuse indubitable, il permet de mieux comprendre la genèse de nos modernes partis de gauches et de droites. En terme d’écriture, si l’on peut s’extasier sur la première partie de l’ouvrage, la seconde devient plus ardue et technique, perdant de son aspect romanesque pour épouser le style de l’analyste. On perd en plaisir littéraire ce que l’on gagne en réflexion. Clairement, ce Napoléon III s’adresse donc à un public d’historiens ne craignant pas de se frotter aux rouages de la politique napoléonienne et qui en veulent en comprendre à la fois tout le sens et la portée.
Editions Perrin, 12 euros.


