14 mai 2007
Le Retour des cendres de l'empereur Napoléon du général Gourgaud
Le 9 octobre 1840, à bord de la Belle-Poule, le général Gaspard Gourgaud, accompagné d’anciens proches de l’empereur Napoléon (comme le général Bertrand) et de quelques nouvelles têtes ne l’ayant jamais côtoyé (tel le prince de Joinville, troisième fils de Louis Philippe), accostent sur l’île de Sainte-Hélène. Le gouvernement français de Louis-Philippe a en effet souhaité rapatrier la dépouille de l’empereur en France et les Anglais ont donnés leur accord.
Ce Retour des cendres de l'empereur Napoléon relate donc le récit du retour de Gourgaud à Sainte-Hélène pendant trois jours mornes et sa découverte du corps intact de l’empereur pourtant décédé depuis dix neuf ans. Il fut publié en 1898 dans la Nouvelle Revue rétrospective comme nous l’apprend l’appareil de notes. Christophe Bourachot, connaisseur de Napoléon Ier, a introduit de nombreux Mémoires de généraux du Premier Empire ; ici, il donne les clés de lecture du texte avec sobriété et pertinence, même si on aurait apprécié quelques mots sur la polémique faisant rage entre les historiens concernant le corps découvert à Sainte-Hélène : certains prétendent que celui qui fut enterré dans le tombeau impérial n’était pas Napoléon.
Le texte de Gourgaud, d’une soixantaine de pages, ne mérite en tout cas que peu d’intérêt en lui-même : le général s’exprime avec une écriture lourde et sans identité. Toutefois, on espérait quand même qu’il saurait faire rejaillir les émotions diverses l’étreignant en redécouvrant les lieux et gens de Sainte-Hélène qu’il côtoya durant la captivité de Napoléon Ier. Hélas, il n’en n’est rien : tout ici respire la pauvreté. Pas un passage n’éveille une quelconque émotion. Ajoutons à cette grande froideur stylistique le manque complet d’informations sur le contexte du voyage et les discussions entre généraux qu’on imagine pourtant pleine d’émotions. A la place, on a le droit à d’oiseux et ennuyeux récits de disputes entre Gourgaud et le fils de Las Cases. Pour finir, il manque un morceau au texte, signalé par un […] – on en ignore la longueur: aucune information de l’éditeur ou de Christophe Bourachot ne vient apporter la moindre explication quant à cette coupure.
Arlea, 10 euros.
23 mars 2007
Bonaparte en Egypte de Robert Benoist-Mechin
Pourquoi, dans son livre intitulé Bonaparte en Egypte, Jacques Benoist-Mechin parle-t-il de « rêve inassouvi » là où un Robert Solé, avec Bonaparte à la conquête de l’Egypte, ne fait aucune référence à cette dimension imaginaire de cette aventure pour s’en tenir à une vision colonialiste de l’événement ? La lecture conjointe de ces deux ouvrages nous parait d’une grande richesse car les deux auteurs relatent le récit de la venue de Napoléon en Egypte de deux manières radicalement différentes. Il suffit de se référer au titre, comme nous venons de le faire : chez l’un, le rêve, pour l’autre, la conquête.
Pour Robert Solé, la venue des Français en Egypte marque les premières heures de la colonisation qui fera des ravages au XIXème : il exècre cette supériorité toute française, cette morgue de peuple « civilisé », persuadés de pouvoir apporter lumières et civilisation à des peuples faiblement développés. D’où la légitimation des réactions autochtones, d’où l’acception des crimes et meurtres que connurent les légions françaises. Le terrorisme se justifie en cela qu’il libère l’oppressé de l’oppresseur.
Mais chez Jacques Benoist-Mechin, le point de vue est tout autre ! Dans la campagne d’Egypte, il voit le règne de la jeunesse, car l’armée était remplie de conscrits dont la vie commençait tout juste. Mais la jeunesse ne s’entends pas seulement au sens propre, mais aussi au sens figuré : jeunesse d’une nouvelle science, l’égyptologie. Mais au-delà même de cela, les relations avec les autochtones sont bonnes et heureuses, malgré certains conflits, et Bonaparte fut aimé et y laissa un grand souvenir.
Deux livres sur le même sujet, deux visions radicalement différentes ! Encore plus quand il s’agit de lire dans la psychologie de Napoléon : Solé ne le voit pas comme spécialement fasciné par l’Orient, le plan d’Egypte étant plutôt du fait de Talleyrand. Mais pour Benoist-Mechin, bien au contraire, l’Asie fascine le jeune général corse et ce dernier ne se remettra jamais totalement de son départ d’Egypte, parlant de ses rêves d’aventures en Orient jusqu’à sa mort sur Sainte-Hélène.
Les styles sont encore tout opposés : Solé est technique et rigoureux, là où chez Benoist-Mechin le livre d’histoire a tout d’un roman. Au jeu des comparaison, aucun ne sort vainqueur : ces deux récits sont deux témoignages, tributaires de mots et d’idées, correspondants à deux époques différentes (1978 pour le Benoist-Mechin et 2006 pour le Solé). On gagnera à les croiser. Mais si on veut lire pour rêver, on préférera le Benoist-Mechin sans l’ombre d’une hésitation : le style, limpide et imagé entraîne le lecteur dans un roman plein de romantisme, de bataille et de passions. A ce jeu là, le vieil historien s’en sort haut la main.
Perrin, 24,20 euros.
21 mars 2007
Les mensonges de Napoléon de Serge Cosseron
Au cours de sa vie, Napoléon, en bon politicien, mentit sans l’ombre d’une hésitation, joua avec la vérité ou tues certaines informations. Cette thématique a inspiré Serge Cosseron pour la rédaction des Mensonges de Napoléon.
En douze chapitres, l’auteur va traiter douze épisodes durant lesquels Napoléon a délibérément joué avec la vérité, pour son avantage :
-A 18 ans lorsqu’il prétendit souffrir d’une maladie pour mieux aider sa famille en Corse
-Avec le pont d’Arcole
-Lors de sa fuite d’Egypte
-Sur les responsables de l’attentat de la rue Saint-Nicaise
-Pour rétablir l’esclavage
-Sur l’accusation du duc d’Enghien
-En donnant ses instructions à David pour la peinture du Sacre
-Concernant le nombre de tués à Eylau
-Sur sa responsabilité dans les affaires d’Espagne
-Vis-à-vis de Joséphine avant le divorce
-Lors de la campagne de Russie
-Sur l’île de Sainte-Hélène concernant sa mort
On prend un grand plaisir à lire Cosseron dont la plume a une certaine élégance et en tout cas un style plaisant, donnant envie au lecteur de ne pas quitter le livre… Pour autant, on serait en droit de faire quelques reproches à l’auteur. Les mensonges que ce dernier soulève sont en fait, pour la plupart, des mensonges d’Etat dont la spécificité n’a rien de napoléonienne. Taire le nombre exact de disparus lors d’une bataille, ne pas révéler toute la vérité sur le désastre de la Russie ou nier un divorce devant sa femme avant de la mettre devant le fait accompli sont des cas classiques auquel tout souverain se confronte. On ressent donc une pointe de frustration : n’y aurait-il pas un mensonge napoléonien, spécifique à l’Empereur ? De plus, certains chapitres ne concernent pas à proprement parler de mensonges : le rétablissement de l’esclavage a été motivé par un raisonnement juridique et le mensonge n’a rien à y voir – ce qui n’enlève rien à son caractère scandaleux. Le testament de Saint-Hélène, dans lequel Napoléon accuse les Anglais de l’avoir tué, n’a rien de mensonger : on ne peut accuser l’empereur d’avoir favorisé ainsi les discussions entre historiens sur son prétendu empoisonnement. Il ne fait que s’exprimer sans porter d’ailleurs d’accusation franche. On se trouve donc quelque peu dubitatif face à certains choix de l’auteur.
Néanmoins, malgré cette réserve, ces Mensonges de Napoléon de Serge Cosseron se dévorent. Le lecteur revisite l’histoire de l’empereur avec gourmandise, plongé dans l’intimité du grand général et presque spectateur de ses jeux dialectiques d’avec la vérité. On apprend des choses, on s’amuse à revivre son épopée sous un angle original et le livre refermé, on savoure les heures de lectures que l’on vient de passer.
Perrin, 20 euros.
Magazine Napoléon Ier numéro 43
Daté de mars/avril 2007, le numéro 43 du magazine Napoléon Ier nous propose une couverture consacrée à l’Aiglon, aussi connu sous le nom du roi de Rome ou du duc de Reichstadt : Napoléon-François-Charles-Josepf, fils de Napoléon Bonaparte et de Marie-Louise d’Autriche, devait succéder à son père et devenir l’empereur des Français après l’abdication de son père à la fin des Cent jours. Mais le destin en a décidé autrement…
Cette vie tragique est parfaitement narrée par les plumes du dossier : Jean Tulard, membre de l’Institut et spécialiste de l’histoire du premier et second empire, nous raconte la naissance et l’enfance tumultueuse de l’Aiglon pour qui naître fut déjà un combat… Georges Poisson, conservateur général du patrimoine, révèle l’histoire fantôme du palais du roi de Rome, dont les remparts auraient du voir le jour sur la colline Chaillot à Paris, mais dont la construction fut rendue impossible par la chute de Napoléon Ier… Il laisse alors la main à Robert Ouvrard, historien, nous contant la captivité viennoise de l’Aiglon, devenu depuis le duc de Reichstadt : on espère faire perdre tout souvenir de la France à celui qui, on ne sait jamais, pourrait avoir des rêves de grandeur. Cette sombre histoire ne donne guère le beau rôle à Marie-Louise dont l’amour porté à son fils est resté manifestement lettre morte... On termine le dosser par un excellent article de Jacques Louvière, écrivain, sur la création de la pièce de l’Aiglon, signée par Edmond Rostand et par un article bien sombre de Georges Poisson, conservateur général du patrimoine, contant le retour des cendres de l’Aiglon en France grâce à… Adolph Hitler ! Le tragique de la vie du fils de Napoléon est palpable à travers les 29 pages de cette passionnante histoire qui se dévore.
Les amateurs de faits militaires ne se sentiront pas lésés, toutefois puisque les attends alors 6 pages signées par l’historien Henri Roche sur les dragons de l’Impératrice dont nous est présenté l’historique et aussi l’équipement sous forme d’illustrations... On continue avec un très bon papier de Jacques Jourquin sur le maréchal Lefebvre, dont la franchise et le bon cœur nous rendent sa vie bien sympathique. Un coup de projecteur de 10 pages sur une personnalité peu connue de l’Empire.
Enfin, plus techniques, les textes sur les bonnes villes de l’Empire par Anne Sandrine de Luca, docteur en droit, nous faisant découvrir les places fortes vassales de Napoléon sur 4 pages et enfin, un récit de 6 pages sur les Invalides et les vétérans de la guerre par Jérôme Croyet, docteur en histoire et archiviste adjoint aux A.D. de l’Ain. Pour finir, dans la rubrique Vie quotidienne, Stéphane Calvet, historien, revient sur le destin contrarié du cognac sous l’Empire.
Magazine Napoléon Ier, mars/avril 2007, 7,90 euros.
20 mars 2007
La fureur de vaincre de Yves Amiot
La campagne d’Italie a été, pour Napoléon, le moment le plus glorieux de sa carrière, celui qui aura fait de lui un général plus grand encore que César, Hannibal ou Alexandre. Yves Amiot ressuscite cette période dans La fureur de vaincre, un livre passionnant et facile d’accès. Racontant par le détail le conflit, sans tomber dans des réflexions militaristes, il fait comprendre les enjeux politiques du conflit, et l’attitude de chacune des principautés italiennes.
Comme l’explique Amiot, Napoléon n’était pas confronté à toute l’Italie, mais à quelques villes seulement. Ensuite, l’armée du Piémont fut finalement vite battue et en réalité ne travailla jamais de commun avec l’armée autrichienne. Contre cette armée, Bonaparte concentra toutes ses forces et mena bataille : l’occasion pour Amiot d’expliciter que Napoléon a outrepassé les indications du Directoire : il e voulait pas que son général se lance à l’assaut de l’Autriche ; les hommes de Paris auraient préférés que le jeune Corse devienne le fossoyeur de la papauté.
Cette Fureur de Vaincre à laquelle fait référence l’auteur est celle de l’armée d’Italie, quasi fanatisée par un général capable de faire ployer le Monde à sa volonté. Mais aussi celle de Napoléon lui-même qui livre quatre combats en même temps : pacification de l’Italie, lutte contre l’Autriche, domination du Directoire et chantage affectif à Joséphine pour la faire venir en Italie. Et tout cela dans un état de maladie incroyable : « il est paludéen, sans doute tuberculeux, a le canal cholédoque constamment obstrué, souffre de rétention urinaire, et, brochant sur le tout, subit les effets intermittents d’une gale contractée à Toulon. », écrit l’auteur ! Fiévreux, insomniaque, l’homme ne tient plus que par la seule force de sa volonté.
Voilà le grand génie de cette campagne : au-delà des éclatantes victoire, au-delà de la fausse légende (le pont d’Arcole), se dessine le visage d’un homme capable de changer le cours de son destin et qui, d’un seul coup, devient surhomme. En lisant cette Fureur de vaincre, on voyage dans un temps où la chose militaire avait une réelle noblesse et offrait aux généraux l’occasion de transformer le Monde.
Flammarion, 16,77 euros.
18 mars 2007
Napoléon amoureux d'Alain Pigeard
S’attendait-t-on à lire Napoléon amoureux sous la plume d’un spécialiste d’histoire militaire ? Et pourtant, Alain Pigeard, enseignant, docteur en droit et docteur en histoire (quel cursus !) a déjà publié plusieurs livres aux éditions Tallendier tel L’armée de Napoléon ou le Dictionnaire de la grande armée. Mais cette fois-ci, il délaisse la rigoureuse science des armes pour se livrer à une radiographie, ou plutôt à un inventaire des aventures amoureuses de Napoléon
Pour faciliter la lecture et permettre au lecteur de se retrouver facilement dans la myriade de belles ayant accordées les faveurs de leur sexe à l’empereur, Alain Pigeard a divisé son ouvrage en sept chapitres :
-L’amour naissant parle des jeunes années de Bonaparte et nous conte la perte de son pucelage et ses premières histoires d’amour
-L’amour passion et les infidélités nous présente la célèbre Joséphine, le couple tumultueux formé avec Napoléon et ses deux premières infidélités, Zenab et Pauline Fourès
-L’amour aventure se veut plus polisson : on y découvrira que l’empereur, lassé de sa femme n’hésitera pas à butiner allègrement, multipliant les conquêtes sans lendemain.
-L’amour révélation met en scène Eléonore Denuelle de la Plaigne ainsi que Françoise-Marie Leroy, deux femmes ayant donné une descendance à l’empereur, ce qui le ravira et précipitera la chute de Joséphine.
-L’amour intense se consacre à la superbe Marie Walewska, bien connue des amateurs de royales histoires d’amour
-L’amour occasion traite plus particulièrement des épisodes amoureux des exils napoléoniens.
Enfin, après quelques réflexions de Napoléon sur l’amour, on retrouvera une liste des noms de ses conquêtes.
Concrètement, cet ouvrage ne doit pas être lu par les amateurs d’histoires romantiques : ceux fantasmant sur les amours de Napoléon en seront pour leurs frais. En effet, Alain Pigeard livre ici un inventaire dont la rigueur comblera avant tout historiens et chercheurs. Pour chaque rencontre et récit amoureux, il reprend les sources, citant les témoins de ces événements sans livrer d’analyse personnelle. Il n’y aura donc pas de psychologisme sous sa plume : Alain Pigeard, en auteur rigoureux, entend restituer les faits et rien que les faits, tombant un peu dans le côté catalogue.
De fait, ce livre sera avant tout utile à ceux voulant avoir une vision d’ensemble des conquêtes amoureuses, chaque personnalité féminine ainsi exposée pouvant servir de pistes à de futures recherches et réflexions.
Editions Tallandier, 20 euros.
16 mars 2007
Vie de Napoléon par Stendhal
Stendhal, dont le véritable nom est Henri Beyle, n’écrit pas sa Vie de Napoléon en esthète, ou en spectateur indifférent : la vie de l’empereur lui tient en effet d’autant plus à cœur que notre romancier lui a été lié, comme nous allons le voir.
Vie de Stendhal
Le 10 novembre 1799, Henri Beyle arrive à Paris, le lendemain du 18 brumaire : Napoléon vient de s'emparer du pouvoir. Lorsque l’on décide de l'expédition de Marengo, Beyle est nommé sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, en mai 1800. Il a alors 17 ans et s’engage dans l’armée de réserve napoléonienne pour la campagne d’Italie, chef d’œuvre d’art militaire. En 1802, le jeune homme démissionne de l’armée par ennuie et décide d’embrasser la carrière d’auteur, mais les choses ne se passent pas comme prévu. Il se lance finalement dans le commerce en 1805, mais le cœur et le succès n’y sont pas. Son cousin Pierre Daru lui offre alors une place de fonctionnaire impérial.
En Octobre 1806, Beyle assiste à la bataille d'Iéna et à l’entrée de Napoléon dans Berlin le 26. Notre futur romancier se rend alors à Brunswick, en qualité d’élève commissaire des guerres. En 1808 il commence au petit palais de Richemont (situé à 10 minutes de Brunswick) qu'il habite en sa qualité d'intendant, une Histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il participe à la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des guerres, mais il connaît la maladie. Rentré à Paris en 1810, il occupe le poste d’auditeur au Conseil d'Etat, avant de devenir inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne.
En 1811, il part pour l'Italie à la fin août où il fera d'Angela Pietragua son amante : elle sera probablement une inspiratrice de la Duchesse Sanseverina, l'Héroïne de la Chartreuse de Parme. En septembre, il visite Bologne, Florence, Rome et Naples. Se passionnant pour l’Italie depuis la campagne militaire de 1800, il travaille à l’Histoire de la Peinture en Italie dès 1812. Néanmoins, il rejoint en août l’armée de Napoléon à Moscou où il sera témoin de l'incendie ravageant la ville. La retraite de Russie marquera pour lui une double tragédie puisqu’il y perdra le manuscrit de son Histoire de la Peinture en Italie.
Avec la défait de Napoléon et le retour des Bourbons en France, il s’exile pour la patrie de Dante en 1814 où il fait imprimer La vie de Haydn, Mozart et Métastase. En 1815, Napoléon livre à Waterloo sa dernière bataille, mais Stendhal reste en Italie. Il faut attendre 1817 pour que cette Histoire de la peinture soit éditée, tout comme Rome, Naples et Florence : ce premier ouvrage signé sous le pseudonyme de Stendhal sera son premier livre personnel, les précédents étant surtout le fruit de recherches érudites. En 1818, outragé par les Considérations sur la Révolution Française de Germaine de Staël, il écrit sa Vie de Napoléon : récit ayant pour but de donner une vision objective d’un conquérant qu’il estime supérieur à César.
Se faire juge et juré
Comme nous pouvons le voir, Stendhal écrit sa Vie de Napoléon alors qu’il n’a signé encore aucun roman, mais des travaux d’érudition et il écrit cette Vie dans un contexte bien particulier : exilé volontaire en Italie, il a été dégoutté de l’attitude de la France et choqué des propos tenus par Madame de Staël.
Sa Vie de Napoléon est toutefois l’œuvre d’un témoin partiel des événements : Beyle n’assista pas à nombre des campagnes de l’empereur. Il ne fut pas non plus un intime. Toutefois, il manoeuvra sous ses ordres, au moins indirectement, et porta en lui l’espoir de la jeunesse et de la nation, toutes deux galvanisées par le charisme de l’autocrate et son panache militaire.
Dans sa Vie de Napoléon, celui que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Stendhal ne se pose pourtant pas en thuriféraire de Napoléon, mais plutôt en juge. En effet, gagné par les idées démocratiques, Stendhal ne supporte pas chez Napoléon sa prétention au pouvoir : pour lui, il y a deux hommes. D’un côté, le jeune général révolutionnaire de la campagne d’Italie, glorieux et romantique, au service de la Nation et l’autre, celui qui prit le pouvoir un 18 brumaire et se renferma au fur et à mesure des années en un dictateur imbu de lui-même.
Ces deux visages s’affrontent tour à tour chez Stendhal : il y a une déchirure réelle chez lui, un désespoir de ce que Napoléon n’a pas été : si encore Stendhal lui reconnaît une certaine légitimité à la prise de pouvoir (après tout la Convention faisait honte à la France), il constate avec regret l’appétit de pouvoir d’un homme n’ayant pas les capacité à jouer le rôle d’un politicien. Ceci a la notable exception de l’édification du Code civil, moment magique durant lequel Napoléon se fait juriste et démontre sa prodigieuse intelligence. Mais le reste du temps, Napoléon est un cocu de la politique. En mauvais gestionnaire de l’Etat, il donne les rênes du pouvoir à des hommes ne le méritant pas, s’entourant de ministres travailleurs, mais peureux et des généraux zélés tout entier dévoués à le reconnaître comme le maître.
« Il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit (...) » - Napoléon Ier
Le génie de Napoléon se trouve en réalité dans le fait militaire et sa volonté de repousser les limites du possible. Cette idée s’exprime de manière fort confuse chez Stendhal, mais force est de constater qu’il y a manifestement chez lui l’idée d’une métaphysique du fait militaire : il voit l’épée non pas comme une arme, mais comme un instrument de libération des peuples. Napoléon a été grand lorsque par son armée il a libéré l’Italie, l’Espagne (les troubles et violences du pays ibérique sont conjointement dus pour lui à la mauvais gestion politique de Napoléon et à la médiocrité du peuple espagnol) et sécurisé les frontières de son pays… Stendhal n’envisage pas la figure de l’Empereur comme celle d’un européen, mais plutôt comme celle d’un nationaliste : il a du sang de Français dans ses veines et le génie français ne peut être arrêté. Napoléon a été un libérateur du genre humain car il a tranché le lien reliant la France à la vieille féodalité. Mais, dans le même temps, son goût pour l’apparat, la cour, et les couronnes ont fait de lui un faible qui a cherché à conserver les couronnes européennes là où il aurait du apporter la Révolution, génératrice de liberté.
Napoléon, chez Stendhal a la dimension d’un père dont le fils fait le procès. C’est en effet en enfant que Stendhal juge celui qu’il assimile à un père (celui de la Nation et le sien, symbolique) : ce droit de regard et d’inventaire sur l’épopée napoléonienne souffre, curieusement, d’un manque certain de relecture et de travail de la part de Stendhal : faut-il imputer ces faiblesses à cette position du fils qu’occupe Stendhal ? En effet, on n’a pas la sensation de lire une Vie destinée à la publication, mais plutôt un Journal brouillon, imprécis, et parfois vraiment ennuyeux. Certaines notes de bas de page sont ainsi incomplètes, et lui-même, ses commentaires en marge l’attestent, reconnaît un manque de force sur certains développements. Stendhal écrit en fait avec « une rage d’enfant », pour reprendre le beau titre de l’autobiographie d’André Glucksmann.
Si la rage, la colère et la haine aveuglent, Stendhal a su néanmoins éviter l’écueil du règlement de compte. Mais il est sûr que la dimension hantée, colérique et pleine de regrets de son texte a quelque chose de finalement touchant : Stendhal a compris de qui il parlait ; il a mesuré les erreurs de son « papa » ; il nous les fait connaître, mais pas crûment ; il tente de le protéger, maladroitement. Comme nombre d’enfants aimant leur père, il n’arrive pas à lui pardonner son amour.
Editions Payot, 8 euros.
29 janvier 2007
Le plus grand bien de Robert Badinter
Le code civil napoléonien serait, pour reprendre les mots du juriste Jean-Etienne-Marie portalis, Le plus grand bien : le célèbre juriste Robert Badinter fait ainsi de cette phrase le titre de son ouvrage. Lui aussi partage ce sentiment quant à cet ouvrage codifiant tous les rapports interpersonnels des citoyens français (mariages, divorces, testaments…).
Si le pamphlet de Badinter se veut court, il n’en oublie pas pour autant d’être pédagogique. Ainsi, en seulement 80 pages, l’auteur réussit le tour de force de livrer une introduction très claire à la constitution du code civil, tout en apportant une réflexion certes rapide, mais bien tournée, justifiant le titre de son livre.
Si le code civil a autant compté pour la France, il faut en chercher les raisons dans ce qui le précède. Qu’y avait-il avant lui ? Eh bien, rien justement ! Autant la France possédait sous la monarchie un embryon de constitution, autant tout ce qui était du domaine civil restait dépendant des lois et coutumes de chaque régions de France. Lorsque la révolution française éclate, le parlement se dote d’une constitution, mais reste l’épineux problème du code. Appelé et désiré, il n’arrive pas à exister. Ce n’est pas faute de talent : en effet, Cambacérès, qui fut consul aux côtés de Napoléon, avait travaillé depuis les débuts de la révolution sur l’ouvrage, mais si sa grande connaissance juridique en faisait un penseur brillant, il se heurtait néanmoins à une situation politique tendue : les lois ne pouvaient être votées.
Mais avec Napoléon, se place à la tête de l’état un homme ayant parfaitement compris que la France, divisée et déchirée, réclamait une réconciliation nationale et la fin des troubles politiques. Il fallait donc un code qui donne la pleine égalité de tous face à la loi. Le projet du code fut pensé en seulement trois mois par Cambacérès et de prestigieux juristes de l’ancien régime. Il fallut trois ans pour le voter. Napoléon travailla manifestement d’arrache pied à ce que ce code fut le plus clair et intelligible possible si on en croit ce qu’écrit Stendhal dans sa Vie de Napoléon. Badinter reconnaît que le premier consul, puis empereur, fut présent lors des débats et sans jamais imposer son avis, participa à sa bonne rédaction.
De fait, le code civil fut un sommet. Pour la France, il validait les prétentions de la bonne bourgeoisie enrichie par la vente des biens nationaux, et définissait une bonne fois pour toute les droits et devoirs de chacun. A l’extérieur de la France, le code fut un instrument de libération des peuples : porteur des valeurs de la révolution française, Napoléon s’en servait pour convaincre les pays annexés ou sous domination de se ranger sous la bannière française. Double fonction donc : à l’intérieur du territoire, un texte consolidant la puissance sociale des plus riches ; à l’extérieur, un texte offrant aux peuples les valeurs de la France révolutionnaire.
Enfin, ultime éclat de ce code, son écriture, parfaite, ciselée, un art de la concision et de l’exactitude : Stendhal le lisait chaque matin avant d’entamer l’écriture de La chartreuse de Parme, afin de trouver le mot juste. S’il fallait trouver encore plus beau compliment, celui-là serait parfait.
Editions Fayard, 8 euros.
23 janvier 2007
Le Vizir : le plus illustre cheval de Napoléon de Philippe Thomas-Derevoge
Philippe Thomas-Derevoge signe avec Le Vizir : le plus illustre cheval de Napoléon (paru aux Editions du rocher) un très bon roman, couronné du prix 2006 pour les œuvres de fiction de la Fondation Napoléon. Cette récompense a valeur d’adoubement en garantissant l’historicité du livre.
Dans cet ouvrage, le Vizir n’est pas réellement le héros du livre, mais plutôt son fil conducteur. Offert à Napoléon par le vizir du Sultan de la Porte (Turquie), Le Vizir ne sera pas de toutes les batailles, ni le principal destrier de Napoléon : l’empereur n’eut jamais, à la différence d’Alexandre le grand, son Bucéphale. Mais, par l’intermédiaire de ce puisant destrier arabe, Thomas-Derevoge retrace l’histoire de Napoléon, nous donnant à embrasser les grandes batailles napoléoniennes et le destin de son empereur : clairement, il faut tout de même connaître le sujet car le romancier peut très bien parler des préparatifs de la campagne de Russie et passer soudainement au départ de Napoléon pour l’île d’Elbe.
Finalement, le personnage principal du livre n'est autre que Philippe de Chaulaire, jeune écuyer dans les écuries impériales puis engagé comme vélite dans les rangs des Chasseurs de la garde où il aura principalement une fonction de messager. On croit tout au long de l’ouvrage que le dresseur du Vizir a été inventé par Thomas-Derevoge, mais le dernier chapitre nous donnera tort.
Pour Thomas-Derevoge, Le Vizir aura pour mérite de révéler le destin des chevaux napoléoniens, de raconter leur importance, mais aussi leur calvaire. Il ne s’agit pas d’une étude historique, mais bien d’un roman : l’auteur se garde d’analyser la place du cheval dans l’armée napoléonienne, son importance stratégique ou en quoi il modifie les données d’une bataille. L’idée sous jacente au Vizir est plus noble : attirer notre attention sur un compagnon du soldat traité souvent avec rudesse, généralement oublié dans les ouvrages historiques mais qui a en fait une place certaine dans l’armée.
Le style du romancier procure un réel plaisir et confort à la lecture. La prose reste simple, mais juste. On se promène en compagnie de Philippe, partageant avec lui ses joies comme ses peines, ayant l’impression, pendant quelques heures, de faire partie de l’armée de l’empereur.
Vous l’aurez compris, ce roman constitue une jolie réussite. Elle offrira à l’amateur de Napoléon une vision plus intimiste de son histoire et non moins importante. Le recours aux Mémoires intimes de Napoléon Ier par Constant, son valet de Chambre, achève de parsemer l’ouvrage d’anecdotes charmantes dont l’authenticité ne fait pas de doute.
Editions du Rocher, 17,90 euros.
18 janvier 2007
L'Ame de Napoléon de Léon Bloy
Des livres médiocres, j’en ai eu entre les mains, mais des pathétiques, rarement. Celui-ci en fait partie.
La présentation de l’éditeur de cette Ame de Napoléon par Léon Bloy me donna envie de le découvrir. Voyons ce que Gallimard en dit par l’intermédiaire de la plume brillante de Laurent Joffrin (Nouvel Observateur et auteur des Batailles napoléoniennes): « C'était une impossible rencontre. A un siècle de distance, celle d'un empereur, Napoléon, et d'un écrivain maudit, Léon Bloy. L'un croyait à peine au ciel, l'autre, pour ainsi dire, y vivait. L'un voyait dans la religion un simple instrument de gouvernement, un adjuvant de son ambition toute terrestre ; l'autre pratiquait l'extase et l'oubli de soi dans un catholicisme mystique, sombre et flamboyant. L'un mena sa vie comme un météore dont l'éclat illumine encore les imaginations ; l'autre fut un vaincu de l'existence, vivant misérablement dans les emportements vains et les fureurs impuissantes, écrivant faute de vivre et ne vivant jamais bien d'une écriture pourtant magnifique. L'un voyait les humains comme la pâte qu'on modèle pour construire son destin, indifférent aux autres et tout entier dans sa propre légende ; l'autre puisait dans sa foi une immense compassion pour le pauvre, le laid, l'oublié, préférant toujours les humbles aux puissants, apercevant le salut dans le regard des réprouvés. L'un croyait à la force, l'autre à la faiblesse. Et pourtant Napoléon fournit à Léon Bloy le sujet d'un de ses grands livres, l'un des plus étranges et des plus beaux qu'on ait écrits sur l'homme inépuisable. Dans l'océanique bibliographie impériale, L'Ame de Napoléon figure parmi la poignée de curiosités fascinantes, la gerbe de textes hors du commun que le petit général corse a suscités (sic) chez les grands écrivains. »
Présenté ainsi, je m’attendais à un formidable ouvrage où Léon Bloy remettrait en cause le personnage guerrier et arriviste de Napoléon en interrogeant sa dimension métaphysique. Mais las ! Le pauvre Bloy, pourtant catholique passionné, s’est convaincu, voyez-vous, que Napoléon était l’envoyé de Dieu sur Terre et que ses actions politiques et militaires faisaient l’annonce de l’arrivée prochaine du Christ !
Oui, rien que cela. Si encore cela était démontré et justifié, cela pourrait être intéressant. Mais Bloy ne démontre rien. Du reste, il n’a rien non plus à dire sur ce sujet dans un texte qui fait pourtant seulement une centaine de pages. N’aurait il pas fait mieux de ne rien écrire ? En ressort des pages d’un ennui mortel et d’une mauvaise poésie qui tentent sans aucune possibilité de démontrer qu’en tout ce qu’a fait Napoléon ce dernier était tragique et divin.
Peine perdue. Si Bloy avait réfléchis, il saurait que Napoléon gouttait plus le Coran que la Bible, ce qui aurait du le faire hésiter. Qu’il a enfermé le Pape et annexé Rome à la France. Que la religion n’était qu’un moyen de calmer les esprits. Que tout ce qu’a fait Napoléon a été motivé par un désir de puissance et de prestige. Qu’enfin, Dieu n’a pas besoin que l’on envoie des millions d’hommes au combat pour sa gloire.
Pauvre catholique ! Triste livre ! La bêtise touche tout le monde, y compris ceux dont la profession consiste pourtant à penser.
Gallimard, 6 euros.










