Le blog de Menon

La Parole est ce qu'elle est : apocalyptique, elle dévoile.

03 octobre 2009

Les Pauvres Gens de Fédor Dostoïevski

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Ce n'est pas sans une certaine émotion que j'ai terminé Les pauvres gens de Dostoïevski. Roman épistolaire, il met en scène un fonctionnaire copiste, vieux et pauvre, et son amie, une jeune orpheline qui souffre d'un mal inconnu. Bien qu'ils se voient régulièrement, ils ne peuvent s'empêcher de s'écrire : des histoires de souffrances, leurs rêveries, leurs peines, leurs soucis d'argent partageant la souffrance comme on partage du pain.

Il faut un certain temps pour rentrer dans le roman : on distingue mal, dans un premier temps, le lien unissant les deux protagonistes et la couverture en donne une fausse image. Et puis, progressivement, on comprend : on comprend qu'il s'agit d'un grand roman sur la misère, la solitude et la honte des petites gens.

On en ressort bouleversé.
Avec cette impression que le livre parle de notre société. Aujourd'hui même.
Et cette fin...

Ce qui fut le premier roman de Dostoïevski a été applaudi par la critique et l'auteur érigé en nouveau talent sur la scène littéraire. La critique fut intuitive. Par la suite, elle cracha sur celui dont elle avait dit tant de bien. En cela elle eu tort.

Ce premier roman compte en tout cas parmi les meilleurs de l'auteur russe dont on appréciera deux autre chefs d'œuvres, Crime et châtiment ainsi que les Démons.

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08 février 2008

Netotchka Nezvanova de Fédor Dostoïevski

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Il y a dans Netotchka Nezvanova de Fédor Dostoïevski toute une structure perverse que le romancier russe n’a, à ma connaissance, jamais osé réutilisée. Roman inachevé à cause de son envoi au bagne pour cause de participation à un cercle fouriériste (mouvement socialiste), Netotchka Nezvanova met en scène une fillette amoureuse de son beau-père, alcoolique et musicien raté. On se surprend à découvrir tout le mécanisme du complexe oedipien sous la plume de Dostoïevski, avec un grand sens de la psychologie, et on songe aussi au jeu de mot de Jacques Lacan, la Père version (pour Perversion) car le beau-père de Nétochka a un comportement suspect vis-à-vis d’elle et abuse de cet amour dont il ne se rend peut-être pas compte, mais qui lui sert pour contraindre la fillette à voler sa femme.

Néanmoins, force est de constater que si le père a un rapport pervers à sa belle-fille, ce rapport est normalisé et justifié par l’alcoolisme. Jamais le père ne se permet le moindre geste déplacé vis-à-vis de sa fille. S’il se sert de l’amour que cette dernière lui porte comme d’un moyen de pousser Netotchka à voler sa femme, il reste clairement étranger à la question du désir sur son enfant. Par contre, la petite fille a une structure profondément inquiétante : elle affirme et revendique l’amour porté à son père et l’opposition formulée contre sa mère.

Néanmoins, les choses ne sont sans doute pas aussi simples qu’il n’y paraît de prime abord. En effet, le récit est raconté de longues années plus tard, par une Netotchka devenue adulte qui relit les événements d’alors : il serait alors nécessaire de s’interroger sur ce surcroît d’honnêteté et se demander de quel point de vue est réellement raconté le récit : de la fillette ou de la femme ? Les événements décrits sont-ils bien contemporains ou des recréations magnifiées par les années ? Netotchka, la femme, reconnaît-elle le complexe d’Œdipe de son enfance ou bien imagine-t-elle ce qu’elle a vécu ? On peut en effet se questionner sur l’attitude du père. Qui est le plus pervers des deux ? Celui revendiquant son désir pour l’autre ou celui feignant de ne pas se savoir objet de désir d’une enfant ?

Le roman se poursuit après le drame familial et Netotchka vit désormais dans une maison noble. L’occasion pour l’auteur de pousser encore plus loin le degré de perversité de son héroïne. Ainsi la voit-on – modèle du nihiliste russe épinglé par André Glucksmann dans son Dostoïevski à Manhattan – bouleverser une fillette de son âge dont elle fait son amante, créant un chambardement dans une maison calme et rangée et éveillant chez chacun des sentiments contradictoires et tendus. La façon extrêmement choquante avec laquelle l’auteur prend fait et cause pour son héroïne alors même que cette dernière se comporte comme un monstre de perversion rend malsaine la lecture. La scène d’amour entre les deux petites filles, véritable moment pédophile, finit de faire de cette seconde partie un écrin de barbarie.

Heureusement, les choses se terminent bien mieux. De nouveau recueillie dans une troisième famille, Netotchka change tout à fait de personnalité et découvre un secret liant le couple s’occupant d’elle. La structure perverse est toujours lisible, mais cette fois-ci l’héroïne n’a plus rien de la tentatrice de la seconde partie. La raison n’est guère difficile à concevoir : le roman a été abandonné par deux fois et les reprises par Dostoïevski correspondent sans doute aux fins de chapitres. L’auteur fait alors montre d’un sens de la psychologie, d’une maîtrise des scènes dramatique et d’une capacité à inféoder la partie enquête policière de son livre au drame bourgeois qui émerveille.

Pour conclure, on dira de ce livre inachevé (mais dont on peut se contenter néanmoins de la fin) qu’il ne compte pas parmi les œuvres majeurs de l’auteur qui l’avait pourtant en grande estime. La première grande œuvre envisagée par Dostoïevski a échoué de par les vicissitudes de sa vie. N’en reste pas moins que cet ouvrage inquiétant et malsain donne à voir en action les thèses freudiennes et girardiennes. Désir oedipien, complexe du double, désir mimétique… troublant, troublant roman qu’on ne mettra pas en toutes les mains. Il pose en tout cas la question du regard : car l’auteur joue constamment du rapport malsain/innocent vu par le lecteur. On ne sait plus au final si c’est nous qui hallucinons le désir malsain ou si la fillette charrie des désirs d’adulte dans son sillage.

Actes Sud, 8,50 euros.

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13 juin 2007

Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski

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Les frères Karamazov de Fédor Dostoïevski n’est pas un roman comme les autres. Il dépasse le simple concept de récit pour toucher à la métaphysique. Il refuse le carcan de littérature pour parler de religion et de philosophie… Qu’on en juge : un roman policier de plus de 900 pages dont l’enquête ne commence qu’à la page 600 est-il réellement un roman policier ? Son récit est éclaté, complexe et baroque, mais résumable néanmoins : le père Karamazov a dérobé à son fils Dimitri une partie de la fortune devant lui revenir depuis la mort de sa mère. Ce dernier est en procès avec lui. Pire : ils convoitent tous deux la même femme. Spectateurs de cette dispute, les autres frères, Yvan et Aliocha. Le premier, amateur de socialisme russe (en fait, du proto-communisme si on se remet dans le contexte russe de l’époque) défend une vision athée de la vie et sent le sol se dérober sous ses pieds en réalisant que si Dieu n’existe pas, « alors tout est permis ». Quant à Aliocha, moine noble et généreux, il apprend de la bouche de son Starets, père spirituelle au pouvoir absolu, qu’il va devoir quitter le monastère, prendre femme et surtout, tout faire pour éviter qu’un grand malheur ne frappe sa famille.

En mettant en scène le destin tragique de la famille Karamazov, Dostoïevski étudie ses contemporains de frères russes dans une œuvre toujours d’actualité. La tragédie familiale ressemble, tout comme les réflexions du livre autour du Bien et du Mal, à s’y méprendre à ce que nous vivons aujourd’hui – elle nous offre un miroir de nos propres angoisses. Le père Karamazov, cette figure de père(vers), déchu de son rôle, avili, incapable de faire régner l’ordre dans sa famille et corrompu, peut être vu comme l’archétype du mauvais père ou comme la caricature de l’État ou bien le symbole de la déliquescence de la société… Son fils Dimitri, perdu face à ce père, désespéré de ne pouvoir être un honnête homme, incapable d’aimer noblement, ne ressemble-t-il pas à notre jeunesse dont le fond est bon, mais le comportement scandaleux ?... Yvan, avec sa casuistique poussant au sophisme, ne sachant que choisir entre le Bien et le Mal, défendant un athéisme militant, et horrifié de là où l’emmène ses réflexions ne ressemble-t-il pas à l’Homme moderne privé de repères et de causes pour laquelle se battre ?... Quant à Aliocha, le moine, homme doux et humble, naïf et honnête, n’incarne-t-il pas la possibilité d’un Christ terrestre ? Ne serait-il pas la preuve que l’on peut se faire juste et bon avec son semblable ? – le seul véritable personnage positif du livre sera tel un phare dans la nuit pour le lecteur perdu dans l’immensité du œuvre qui le battra comme la mer se fracasse sur les rochers.

Les trois frères évoquent trois courants de pensés russes, trois directions possible pour le Monde. Rien n’a changé aujourd’hui. Les réflexion enlevées et terribles de Dostoïevski sur la mort, la souffrance, la violence, l’existence de Dieu, la politique, la médiocrité des Hommes, les pitreries de la justice, la haine de soi, le dégoût de l’être… tout ça reste encore et toujours actuel, fort et implacable.

On ne peut donc pas lire Les frères Karamazov et le refermer sans en avoir souffert. Venir à bout de cet énorme pavé implique une ascèse de lecture, une force de caractère : Dostoïevski y a mis tout, toutes ses idées, tous ses romans, toute sa philosophie. Après ça, plus rien – comprenez que, en corollaire, le lecteur lui-même n’est plus rien : il a été déchiqueté par les flots des mots et reprends péniblement son souffle… Voilà une œuvre terminale qui ressemble au fleuve dans lequel viennent se perdre les mers : il ne faut donc pas commencer par ce livre si on ne connaît pas Dostoïevski ; l’auteur est à lire dans l’ordre chronologique de ses écrits pour apprécier la progression et la montée en puissance. Pour les connaisseurs du Russe, ces Frères Karamazov terminent un cycle littéraire en élevant le roman au stade de thèse philosophique ; un livre qui résume le drame de l’humanité et entend crier son amour au Christ ; affirmer la suprématie de l’Amour sur tout : pour notre époque, une évidence !

Gallimard, 9,20 euros.

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04 juin 2007

Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski

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Réfugié dans son sous-sol, le personnage que met en scène Dostoïevski ne cesse de conspuer l’humaine condition pour prôner son droit à la liberté. Et il n’a de répit qu’il n’ait, dans son discours, humilié, diminué, vilipendé les amis de passage ou la maîtresse d’un soir. Un monologue féroce et imprécatoire : ainsi l’éditeur Actes Sud présente-t-il ce livre de Dostoïevski.

Perdu dans un sous-sol, soit enfermé en lui-même, un homme contemple la scandaleuse horreur de sa vie. Rejeté par la société, bien qu’il semble parfaitement intégré, le héros de ce récit auto-biographique souffre d’un bovarisme maladif. Car enfin, cet homme a lu, beaucoup lu, il est enivré de l’idée de beau et de sublime comme il dit : mais, douleur !, il réalise que ses appétits de beauté n’existent qu’en lui. Lorsqu’il se confronte à la réalité, il ne retrouve rien ressemblant aux romans : le monde tel l’entourant n’invite pas à la poésie des mots.

Cette douloureuse révélation se double d’un penchant paranoïaque, doublé d’une homosexualité latente, qui bouleversent son esprit. Dès lors, irrémédiablement, il est fichu. Il faut voir comme il se débat pour se faire accepter, mais comme il peine à voir, comme il se ridiculise. Sa haine grandit de par son incapacité à exister en tant qu’être complet : en ombre portée se dessine la figure du nihiliste chez lui ; voilà un homme prêt à quelque attentat pour s’offrir un roman vivant.

Le drame de sa vie ressemble au drame de la nôtre ; le tragique de son existence ressemble à celui que nous vivons. Pourtant, Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski a été écrit en 1863 ! Mais déjà, le romancier russe avait saisi cette douleur causée sur certaines âmes par la littérature. Car aujourd’hui, quelle tragédie vivons-nous ? Celle de n’avoir plus aucune espérance comme lui n’a plus de place à occuper. Le communisme est mort, la religion amène la mort, les gouvernants sont tous des pourris, nous savons tout ou presque de la catastrophe de ce pays dans lequel jamais nous ne mettrons les pieds à la minute même où elle se produit ; ce pays, nous l’avons déjà visité par la télé, et contemplés ses merveilles. Nous sommes tellement ivres d’informations et de révélations que plus rien ne peut changer notre vie. Nous attendons et nous consommons. Nous sommes des Romains en attente de nos Barbares.

Comme le héros des Carnets du sous sol, nous constatons que la beauté portée en nous-même n’a rien à voir avec celle du monde nous entourant. Nous pouvons nous enivrer de beau et de sublime, mais le monde, lui, nous environne menaçant.

Il y a donc une portée existentialiste dans ce livre, sartrienne, qui nous renvoie à ce que nous voulons faire de nous. Pouvons-nous encore nous réinventer ? En dévoilant un homme déchiré par la littérature, Dostoïevski révèle qu’être un homme n’a rien d’une entreprise évidente. En voulant faire de sa vie une sculpture, en nietzschéen, cet homme dans son sous sol s’est perdu face à lui-même : il  a cru que son essence précède son existence, qu’il était homme avant de naître. Mais il a découvert que ce qu’enseignent les livres n’a rien à voir avec le monde l’entourant. Sa déchirure nous renvoie à notre propre souffrance : à nous de nous réinventer.

Actes Sud, 6,50 euros.

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08 novembre 2006

Les Démons de Fedor Dostoïevski

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J’ai relu Les Démons de Dostoïevski et grand bien m’en a pris : on devrait revenir un jour vers les livres difficiles, cela permet de mieux les goûter et les comprendre ; à la seconde lecture on repère nombre d’éléments inaperçus tout d’abord et, parce que l’on connaît la fin, le début nous apparaît sous un autre jour.

Les Démons est un roman d’une ironie mordante, dénonciation du nihilisme russe dans ce qu’il a de plus petit, sournois et quotidien, mâtiné d'un vaudeville endiablé, et couronné par des histoires d’amours contrariées.

L’intention de Dostoïevski, ici même, est de montrer une province russe qui, à l’instar de celles d’un Georges Simenon, dénote une profonde médiocrité intellectuelle, une paresse de l’âme, une bêtise constante. Le libéralisme n’est finalement qu’un moyen pour les idiots habitants cette petite ville de canaliser leur nihilisme et leur incapacité à être des hommes justes. Tous pathétiques, tous ridicules, tous d’une pauvreté intellectuelle insupportable.

Et l’auteur de jouer avec le point de vue du récit, sans cesse, comme pour rendre le lecteur hagard et inquiet : car comment expliquer que le narrateur ait pu écouter certaines discussions alors qu'il ne pouvait être présent, et que les personnes en question ne lui auraient jamais rien dit ou seraient mortes avant de le pouvoir ? Comment comprendre cela ? Est-ce qu’une partie du récit n’est-il tout simplement pas inventé de toute pièce, imaginé ? Est-ce que le narrateur ne serait pas un parfait imbécile, un idiot qui se croit suffisamment malin pour imaginer comment Piotr a manipulé tout le monde ou bien ne serait-il pas un conspirateur encore plus ignoble que les autres ? Un suppôt de Piotr qui aurait consigné le désastre pour faire trembler celui qui le lirait…

C’est dans ce jeu incroyablement osé, dans cette dialectique incohérente et fascinante entre les personnages, dans ces échanges tourmentés et enfiévrés que Dostoïesvki est le plus fort : maître orchestre d’un village théâtre de la déchéance de l’Homme sans Dieu, il raconte par la petite histoire ce qu’aura été le communisme. Oui, mais Dostoïevski a écrit Les Démons en 1876 et la révolution d’Octobre a eu lieu en 1917. Lisez Les Démons et lisez le bien entre les lignes : 40 ans avant la prise de pouvoir par Lénine, Dostoïevski avait déjà envisagé le pire.

P.S. : On notera que la traduction/adaptation de André Markowicz est extraordinaire et donne une tonalité célinienne aux échanges des personnages. Je ne sais comment sonne le livre sous une forme plus classique, mais pour moi, il serait absurde de lire Les Démons dans une autre édition.

Actes Sud, 8,50 (tome 1), 10,50 (tome 2), 8,50 (tome 3)

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02 décembre 2005

Souvenirs de la maison des morts de Fédor Dostoïevski

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Récit de prison, Ce Souvenirs de la maison des morts de Fédor Dostoïevski est aussi et surtout un récit d’humanité. L’auteur russe met en scène un noble envoyé pour quelques années dans un bagne de Sibérie. A travers son regard, on suit la vie dans le camp et les amitiés et inimitiés des forçats. De quoi sont faites leurs peurs et joies ? Comment survivent-ils ? Et ce qui fait d’eux des hommes…

 

Dostoïevski sait bien de quoi il parle puisqu’il l’a connu ce bagne sibérien pour une modeste réunion socialiste… Ne soyons donc pas dupe : ce roman est sans aucun doute autobiographique, au moins en partie… A la différence de ses autres livres, celui-ci est écrit avec une sobriété de moyens et une sensibilité radicalement différente (du à la traduction très littéraire et donc forcément éloignée du style de l’auteur ?). Ici, le romancier anti-nihiliste dévoile progressivement par touche impressionnistes, les conditions de vie difficiles des forçats et comment on pourrait aisément leur redonner goût à la vie sans grand effort.

 

La prison, c’est l’enfer. Enfer(mement). La violence, finalement, n’est pas très présente. On se vole, on se ment, on se raconte des histoires entre prisonniers, mais tout cela sans haine aucune. On a là un exemple de société de dominés dont la domination est librement consentie. Comment puis-je affirmer une telle chose ? Il est plus que visible que les forçats ont conscience, non pas de la gravité de leur crime, mais de la réalité de la peine. Se révolter, se battre, refuser leurs conditions de vie : tout cela semble impossible parce que la soumission est enfoncée à coup de marteau dans leur crâne.

 

La peinture de ces hommes est particulièrement touchante. Par moment, on se demande bien pourquoi ils restent ici : leur générosité et simplicité se lit avec une évidence palpable (tout du moins pour certains, d’autres sont bien de véritables monstres). L’auteur prend souvent le temps de parler de ce qu’il faudrait faire pour améliorer leurs conditions de vie, pour assurer que cette prison soit un lieu meilleur. Mais la conclusion est forcément évidente : on n’enferme pas pour rendre meilleur un homme, mais simplement pour l’exclure. De cela, de l’exclusion, on ne peut pourtant rien attendre et encore moins espérer.

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02 septembre 2005

Eugène Oneguine d'Alexandre Pouchkine

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Eugène Onéguine de Alexandre Pouchkine est un roman composé entièrement en vers. En l’ouvrant, je m’attendais à découvrir une œuvre lyrique, romantique et tourmentée. Quelle n’a pas été ma surprise de découvrir un texte plein de légèreté mettant certes en scène une histoire d’amour des plus romantique, mais gardant une tonalité ironique surprenante.

L’histoire est celle d’Eugène, jeu noble désoeuvré et ennuyé par la vie, qui se lie avec un poète idéaliste. Ce compagnon s’amourache de la belle Olga et Tatiana, la jeune sœur de cette dernière s’éprend d’Eugène. Mais, une dispute entre les deux compères va précipiter la vie de ces charmantes personnes.

La version éditée Gallimard est idéale, parce que la traduction, bien que présentée sous forme de vers, ne s’embarrasse pas de rimes difficiles à retranscrire en Français. Je donne ici le lien de la traduction du premier chapitre aux éditions Actes Sud : le lecteur pourra y lire une adaptation respectant les rimes et les vers en octosyllabes. Pour ma part, je trouve le texte moins fluide ainsi.

Eugène Onéguine est vraiment un roman à lire au premier degré : c’est beau, mélancolique et romantique ; le romancier n’en oublie pas pour autant l’humour et les clins d’oeils de connivence avec le lecteur. Unr œuvre qui s’offre avec candeur et naturelle.

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Oncle Vania de Anton Tchekhov

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Perdu dans une maison de campagne, des hommes et des femmes se sentent perdus et abandonnés de tous. Surtout d’eux même en fait… Thème central de la pièce Oncle Vania, l’Ennui suffoque littéralement les héros, livrés à leur propre vacuité. Certains sont objectifs sur ce qu’ils sont ; d’autres, illusionnés, se vivent comme ils croient être perçus par les autres.

L’amour est là, mais pas tellement comme une liberté, mais plutôt une autre manière de s’enchaîner, de se donner une raison de vivre. Tous souhaitent leur mort en fait.

Moment de drame, le coup de feu de l’Acte III marque la cristallisation des angoisses et l’expression du discours porté, de l’acte manqué – donc, l’inconscient parle. Mais, dans ce coup de feu raté, on voit que rien ne changera. De fait, il ne faut pas se laisser le ton presque optimiste de l’Acte IV nous berner : les promesses de lendemains meilleurs ne seront jamais tenues.

Pièce de l’ennui et du désespoir, Oncle Vania a été au programme des prépas scientifiques, faisant partie, avec d’autres textes, d’une étude sur la « recherche du bonheur » : étrange, étrange, car il n’est nullement question, chez Anton Tchékhov, de la recherche du bonheur, mais plutôt d’une pathétique et vaine tentative d’occulter, ne serait-ce que pour quelques heures, le poids du malheur.

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Le joueur de Fédor Dostoïevski

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Etrange livre, étrange livre que Le joueur de Fédor Dostoïevski… Déjà, l’écriture : on songe à Flaubert ou Maupassant, mais aussi au roman noir américain et au roman policier anglais. Trois façons de narrer un récit qui appartiennent tout à la fois, et parfois en même temps, à trois genres pourtant différents de littératures.

Ensuite, la nervosité du récit : livre court, ramassé ; écriture compactée, dense ; un maximum d’information dans un minimum de pages.

Enfin, le thème et le titre. Tout d’abord, on songe que le livre n’aurait pas du s’appeler Le joueur, mais plutôt La joueuse, lorsque arrive la grande tante russe qui se met à dilapider son argent au casino. On ne vois pas en quoi le héros serait un joueur ; il passe certes à la table à roulette, gagne bien… Mais bon, il la quitte vite et lorsque la grande tante russe se met à jouer, il essaye par tous les moyens de la décourager et de sauver son argent. Alors, comment comprendre le titre ? En fait, notre héros, Alexis, est un joueur à toutes les étapes de sa vie ; il tente d’incroyable coup de poker constant ; il passe son temps à jouer pour l’amour, les disputes et pour mener sa vie.

La fin du livre confirme cette impression et nous fait voir dans quel abysse se débat en fait le jeune homme, d’autant qu’il a fini par prendre conscience de sa condition. Dostoïevski se refuse à livrer clés en mains les explications de son récit : il laisse le lecteur seul juge et lui demande de faire l’effort de raccorder les ponts lui-même. Rare sont les livres appelant ainsi à l’intelligence de leur lecteur.

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02 août 2005

L'idiot de Fédor Dostoïevski

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Soulignons d’emblée une particularité essentielle à ce livre : L’Idiot n’a pas de structure, ou plutôt une structure explosée, un peu comme un peintre qui aurait projeté à l’aide de son pinceau des coups de peintures sur une toile… De fait, ce roman de Fédor Dostoïevski a certes un début et une fin, mais il serait très difficile de définir le plan du livre. Voir carrément impossible. C’est un roman de la contingence, en ce sens que, au gré de ses rencontres et des évènements qu’il vit, le prince Mychkine donne au récit le visage de ses préoccupations actuelles. En fait, comme dans la vie, on met en sourdine une histoire, un drame, des soucis, et on rencontre d’autres gens, on vit d’autres choses, on croise d’autres personnes, même si le drame n’est jamais très loin.

L’idiot, c’est le prince Mychkine, traité pour ses crises d’idiotisme en Suisse et revenu en Russie pour y chercher son héritage. Le prince Mychkine, pour Dostoïevski représente le Christ revenu sur Terre. A ce titre, les premiers chapitres du livre sont parmi les plus beaux du roman… L’auteur joue aussi, à travers son livre, avec les motifs du Nouveau Testament, faisant intervenir l’âne de l’étable, Marie Madeleine, Judas, ou encore les enfants du « Laissez les enfants venir à moi. »

Enfin, il faut bien qu’il y ait une histoire. De loin en loin, la figure de la pécheresse Nastassia (mais l’est-elle réellement ?) structure le récit autour de sa personne, bien qu’elle n’apparaisse pratiquement pas. Plus belle femme de Saint Pétersbourg, elle déchire deux hommes : Mychkine et Rogojine, un homme frustre et violent, antithèse de Mychkine ;son judas, son reflet maléfique, mais honnête malgré tout – rien à voir avec le Nicolaï des Démons.

Fresque sur l’amour, fresque sur la rédemption, l’amour de son prochain, L’Idiot est un roman gothique, traversé de fulgurances incroyables, de personnages brisés par la vie (d’« humiliés et d’offensés ») et parcouru par une ligne de fuite, un souffle d’épileptique, celui du prince Mychkine, figure christique, incarnation de la gentillesse et de l’amour, perdu dans une Russie qui ne raconte plus que sa souffrance.

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