Le blog de Menon

Faussement intello et célébrant les comics : mon guide de lecture du super-héros américain.

08 février 2008

Netotchka Nezvanova de Fédor Dostoïevski

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Il y a dans Netotchka Nezvanova de Fédor Dostoïevski toute une structure perverse que le romancier russe n’a, à ma connaissance, jamais osé réutilisée. Roman inachevé à cause de son envoi au bagne pour cause de participation à un cercle fouriériste (mouvement socialiste), Netotchka Nezvanova met en scène une fillette amoureuse de son beau-père, alcoolique et musicien raté. On se surprend à découvrir tout le mécanisme du complexe oedipien sous la plume de Dostoïevski, avec un grand sens de la psychologie, et on songe aussi au jeu de mot de Jacques Lacan, la Père version (pour Perversion) car le beau-père de Nétochka a un comportement suspect vis-à-vis d’elle et abuse de cet amour dont il ne se rend peut-être pas compte, mais qui lui sert pour contraindre la fillette à voler sa femme.

Néanmoins, force est de constater que si le père a un rapport pervers à sa belle-fille, ce rapport est normalisé et justifié par l’alcoolisme. Jamais le père ne se permet le moindre geste déplacé vis-à-vis de sa fille. S’il se sert de l’amour que cette dernière lui porte comme d’un moyen de pousser Netotchka à voler sa femme, il reste clairement étranger à la question du désir sur son enfant. Par contre, la petite fille a une structure profondément inquiétante : elle affirme et revendique l’amour porté à son père et l’opposition formulée contre sa mère.

Néanmoins, les choses ne sont sans doute pas aussi simples qu’il n’y paraît de prime abord. En effet, le récit est raconté de longues années plus tard, par une Netotchka devenue adulte qui relit les événements d’alors : il serait alors nécessaire de s’interroger sur ce surcroît d’honnêteté et se demander de quel point de vue est réellement raconté le récit : de la fillette ou de la femme ? Les événements décrits sont-ils bien contemporains ou des recréations magnifiées par les années ? Netotchka, la femme, reconnaît-elle le complexe d’Œdipe de son enfance ou bien imagine-t-elle ce qu’elle a vécu ? On peut en effet se questionner sur l’attitude du père. Qui est le plus pervers des deux ? Celui revendiquant son désir pour l’autre ou celui feignant de ne pas se savoir objet de désir d’une enfant ?

Le roman se poursuit après le drame familial et Netotchka vit désormais dans une maison noble. L’occasion pour l’auteur de pousser encore plus loin le degré de perversité de son héroïne. Ainsi la voit-on – modèle du nihiliste russe épinglé par André Glucksmann dans son Dostoïevski à Manhattan – bouleverser une fillette de son âge dont elle fait son amante, créant un chambardement dans une maison calme et rangée et éveillant chez chacun des sentiments contradictoires et tendus. La façon extrêmement choquante avec laquelle l’auteur prend fait et cause pour son héroïne alors même que cette dernière se comporte comme un monstre de perversion rend malsaine la lecture. La scène d’amour entre les deux petites filles, véritable moment pédophile, finit de faire de cette seconde partie un écrin de barbarie.

Heureusement, les choses se terminent bien mieux. De nouveau recueillie dans une troisième famille, Netotchka change tout à fait de personnalité et découvre un secret liant le couple s’occupant d’elle. La structure perverse est toujours lisible, mais cette fois-ci l’héroïne n’a plus rien de la tentatrice de la seconde partie. La raison n’est guère difficile à concevoir : le roman a été abandonné par deux fois et les reprises par Dostoïevski correspondent sans doute aux fins de chapitres. L’auteur fait alors montre d’un sens de la psychologie, d’une maîtrise des scènes dramatique et d’une capacité à inféoder la partie enquête policière de son livre au drame bourgeois qui émerveille.

Pour conclure, on dira de ce livre inachevé (mais dont on peut se contenter néanmoins de la fin) qu’il ne compte pas parmi les œuvres majeurs de l’auteur qui l’avait pourtant en grande estime. La première grande œuvre envisagée par Dostoïevski a échoué de par les vicissitudes de sa vie. N’en reste pas moins que cet ouvrage inquiétant et malsain donne à voir en action les thèses freudiennes et girardiennes. Désir oedipien, complexe du double, désir mimétique… troublant, troublant roman qu’on ne mettra pas en toutes les mains. Il pose en tout cas la question du regard : car l’auteur joue constamment du rapport malsain/innocent vu par le lecteur. On ne sait plus au final si c’est nous qui hallucinons le désir malsain ou si la fillette charrie des désirs d’adulte dans son sillage.

Actes Sud, 8,50 euros.

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23 novembre 2007

Récits, chroniques et polémiques - Le double de Fédor Dostoïevski

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Quel étrange roman que ce Double de Fédor Dostoïevski, crispant et incompréhensible, méchant et mauvais, dégueulasse et pervers… Un employé de bureau médiocre, Goldakine, fait un jour la connaissance de son double au travail. En autre employé lui ressemblant comme deux gouttes d’eau et portant le même nom que lui cherche à devenir son ami. Notre Goldakine l’accueil chez lui, mais l’être en apparence chétif et lâche se révèle un pervers manipulateur qui décide de saccager la vie du pauvre homme.

Et quel pauvre homme ! Un Goldakine insupportable, incapable d’aligner trois mots intelligibles les uns à la suite des autres, caricature du petit employé méprisable parce que tellement médiocre et insupportable à lui-même qu’il ressemble à un chien qui aurait la gale et viendrait geindre à vos pieds. On ne peut même pas le prendre en pitié tellement il est pauvre de tout, même d’intérêt. On voudrait l’aider pourtant, lui coller une bonne paire de gifles pour commencer, et ensuite l’aider à  s’en sortir…

Le roman, en tout cas, est difficile à suivre : l’auteur semble avoir écrit au gré de son inspiration sans plan de travail bien précis. A ce sujet, la conclusion du livre est révélatrice de son attitude puisqu’on ne comprend pas ce qui se passe. Un personnage arrive de nulle part et glace d’effroi notre héros : pourquoi ? qui est-il et où l’emmène-t-il ? Finalement, on se retrouve face à un texte étrange, décalé et décalant, inquiétant et effrayant, pervers et cruel : certainement pas le meilleur de l’auteur, mais en tout cas un des plus étrange.

In Récits, chroniques et polémiques parues à la Pléiade, 60 euros (le recueil contient l’intégralité des nouvelles de l’auteur en plus et totalise environ 1800 pages).

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13 juin 2007

Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski

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Les frères Karamazov de Fédor Dostoïevski n’est pas un roman comme les autres. Il dépasse le simple concept de récit pour toucher à la métaphysique. Il refuse le carcan de littérature pour parler de religion et de philosophie… Qu’on en juge : un roman policier de plus de 900 pages dont l’enquête ne commence qu’à la page 600 est-il réellement un roman policier ? Son récit est éclaté, complexe et baroque, mais résumable néanmoins : le père Karamazov a dérobé à son fils Dimitri une partie de la fortune devant lui revenir depuis la mort de sa mère. Ce dernier est en procès avec lui. Pire : ils convoitent tous deux la même femme. Spectateurs de cette dispute, les autres frères, Yvan et Aliocha. Le premier, amateur de socialisme russe (en fait, du proto-communisme si on se remet dans le contexte russe de l’époque) défend une vision athée de la vie et sent le sol se dérober sous ses pieds en réalisant que si Dieu n’existe pas, « alors tout est permis ». Quant à Aliocha, moine noble et généreux, il apprend de la bouche de son Starets, père spirituelle au pouvoir absolu, qu’il va devoir quitter le monastère, prendre femme et surtout, tout faire pour éviter qu’un grand malheur ne frappe sa famille.

En mettant en scène le destin tragique de la famille Karamazov, Dostoïevski étudie ses contemporains de frères russes dans une œuvre toujours d’actualité. La tragédie familiale ressemble, tout comme les réflexions du livre autour du Bien et du Mal, à s’y méprendre à ce que nous vivons aujourd’hui – elle nous offre un miroir de nos propres angoisses. Le père Karamazov, cette figure de père(vers), déchu de son rôle, avili, incapable de faire régner l’ordre dans sa famille et corrompu, peut être vu comme l’archétype du mauvais père ou comme la caricature de l’État ou bien le symbole de la déliquescence de la société… Son fils Dimitri, perdu face à ce père, désespéré de ne pouvoir être un honnête homme, incapable d’aimer noblement, ne ressemble-t-il pas à notre jeunesse dont le fond est bon, mais le comportement scandaleux ?... Yvan, avec sa casuistique poussant au sophisme, ne sachant que choisir entre le Bien et le Mal, défendant un athéisme militant, et horrifié de là où l’emmène ses réflexions ne ressemble-t-il pas à l’Homme moderne privé de repères et de causes pour laquelle se battre ?... Quant à Aliocha, le moine, homme doux et humble, naïf et honnête, n’incarne-t-il pas la possibilité d’un Christ terrestre ? Ne serait-il pas la preuve que l’on peut se faire juste et bon avec son semblable ? – le seul véritable personnage positif du livre sera tel un phare dans la nuit pour le lecteur perdu dans l’immensité du œuvre qui le battra comme la mer se fracasse sur les rochers.

Les trois frères évoquent trois courants de pensés russes, trois directions possible pour le Monde. Rien n’a changé aujourd’hui. Les réflexion enlevées et terribles de Dostoïevski sur la mort, la souffrance, la violence, l’existence de Dieu, la politique, la médiocrité des Hommes, les pitreries de la justice, la haine de soi, le dégoût de l’être… tout ça reste encore et toujours actuel, fort et implacable.

On ne peut donc pas lire Les frères Karamazov et le refermer sans en avoir souffert. Venir à bout de cet énorme pavé implique une ascèse de lecture, une force de caractère : Dostoïevski y a mis tout, toutes ses idées, tous ses romans, toute sa philosophie. Après ça, plus rien – comprenez que, en corollaire, le lecteur lui-même n’est plus rien : il a été déchiqueté par les flots des mots et reprends péniblement son souffle… Voilà une œuvre terminale qui ressemble au fleuve dans lequel viennent se perdre les mers : il ne faut donc pas commencer par ce livre si on ne connaît pas Dostoïevski ; l’auteur est à lire dans l’ordre chronologique de ses écrits pour apprécier la progression et la montée en puissance. Pour les connaisseurs du Russe, ces Frères Karamazov terminent un cycle littéraire en élevant le roman au stade de thèse philosophique ; un livre qui résume le drame de l’humanité et entend crier son amour au Christ ; affirmer la suprématie de l’Amour sur tout : pour notre époque, une évidence !

Gallimard, 9,20 euros.

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04 juin 2007

Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski

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Réfugié dans son sous-sol, le personnage que met en scène Dostoïevski ne cesse de conspuer l’humaine condition pour prôner son droit à la liberté. Et il n’a de répit qu’il n’ait, dans son discours, humilié, diminué, vilipendé les amis de passage ou la maîtresse d’un soir. Un monologue féroce et imprécatoire : ainsi l’éditeur Actes Sud présente-t-il ce livre de Dostoïevski.

Perdu dans un sous-sol, soit enfermé en lui-même, un homme contemple la scandaleuse horreur de sa vie. Rejeté par la société, bien qu’il semble parfaitement intégré, le héros de ce récit auto-biographique souffre d’un bovarisme maladif. Car enfin, cet homme a lu, beaucoup lu, il est enivré de l’idée de beau et de sublime comme il dit : mais, douleur !, il réalise que ses appétits de beauté n’existent qu’en lui. Lorsqu’il se confronte à la réalité, il ne retrouve rien ressemblant aux romans : le monde tel l’entourant n’invite pas à la poésie des mots.

Cette douloureuse révélation se double d’un penchant paranoïaque, doublé d’une homosexualité latente, qui bouleversent son esprit. Dès lors, irrémédiablement, il est fichu. Il faut voir comme il se débat pour se faire accepter, mais comme il peine à voir, comme il se ridiculise. Sa haine grandit de par son incapacité à exister en tant qu’être complet : en ombre portée se dessine la figure du nihiliste chez lui ; voilà un homme prêt à quelque attentat pour s’offrir un roman vivant.

Le drame de sa vie ressemble au drame de la nôtre ; le tragique de son existence ressemble à celui que nous vivons. Pourtant, Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski a été écrit en 1863 ! Mais déjà, le romancier russe avait saisi cette douleur causée sur certaines âmes par la littérature. Car aujourd’hui, quelle tragédie vivons-nous ? Celle de n’avoir plus aucune espérance comme lui n’a plus de place à occuper. Le communisme est mort, la religion amène la mort, les gouvernants sont tous des pourris, nous savons tout ou presque de la catastrophe de ce pays dans lequel jamais nous ne mettrons les pieds à la minute même où elle se produit ; ce pays, nous l’avons déjà visité par la télé, et contemplés ses merveilles. Nous sommes tellement ivres d’informations et de révélations que plus rien ne peut changer notre vie. Nous attendons et nous consommons. Nous sommes des Romains en attente de nos Barbares.

Comme le héros des Carnets du sous sol, nous constatons que la beauté portée en nous-même n’a rien à voir avec celle du monde nous entourant. Nous pouvons nous enivrer de beau et de sublime, mais le monde, lui, nous environne menaçant.

Il y a donc une portée existentialiste dans ce livre, sartrienne, qui nous renvoie à ce que nous voulons faire de nous. Pouvons-nous encore nous réinventer ? En dévoilant un homme déchiré par la littérature, Dostoïevski révèle qu’être un homme n’a rien d’une entreprise évidente. En voulant faire de sa vie une sculpture, en nietzschéen, cet homme dans son sous sol s’est perdu face à lui-même : il  a cru que son essence précède son existence, qu’il était homme avant de naître. Mais il a découvert que ce qu’enseignent les livres n’a rien à voir avec le monde l’entourant. Sa déchirure nous renvoie à notre propre souffrance : à nous de nous réinventer.

Actes Sud, 6,50 euros.

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08 novembre 2006

Les Démons de Fedor Dostoïevski

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J’ai relu Les Démons de Dostoïevski et grand bien m’en a pris : on devrait revenir un jour vers les livres difficiles, cela permet de mieux les goûter et les comprendre ; à la seconde lecture on repère nombre d’éléments inaperçus tout d’abord et, parce que l’on connaît la fin, le début nous apparaît sous un autre jour.

Les Démons est un roman d’une ironie mordante, dénonciation du nihilisme russe dans ce qu’il a de plus petit, sournois et quotidien, mâtiné d'un vaudeville endiablé, et couronné par des histoires d’amours contrariées.

L’intention de Dostoïevski, ici même, est de montrer une province russe qui, à l’instar de celles d’un Georges Simenon, dénote une profonde médiocrité intellectuelle, une paresse de l’âme, une bêtise constante. Le libéralisme n’est finalement qu’un moyen pour les idiots habitants cette petite ville de canaliser leur nihilisme et leur incapacité à être des hommes justes. Tous pathétiques, tous ridicules, tous d’une pauvreté intellectuelle insupportable.

Et l’auteur de jouer avec le point de vue du récit, sans cesse, comme pour rendre le lecteur hagard et inquiet : car comment expliquer que le narrateur ait pu écouter certaines discussions alors qu'il ne pouvait être présent, et que les personnes en question ne lui auraient jamais rien dit ou seraient mortes avant de le pouvoir ? Comment comprendre cela ? Est-ce qu’une partie du récit n’est-il tout simplement pas inventé de toute pièce, imaginé ? Est-ce que le narrateur ne serait pas un parfait imbécile, un idiot qui se croit suffisamment malin pour imaginer comment Piotr a manipulé tout le monde ou bien ne serait-il pas un conspirateur encore plus ignoble que les autres ? Un suppôt de Piotr qui aurait consigné le désastre pour faire trembler celui qui le lirait…

C’est dans ce jeu incroyablement osé, dans cette dialectique incohérente et fascinante entre les personnages, dans ces échanges tourmentés et enfiévrés que Dostoïesvki est le plus fort : maître orchestre d’un village théâtre de la déchéance de l’Homme sans Dieu, il raconte par la petite histoire ce qu’aura été le communisme. Oui, mais Dostoïevski a écrit Les Démons en 1876 et la révolution d’Octobre a eu lieu en 1917. Lisez Les Démons et lisez le bien entre les lignes : 40 ans avant la prise de pouvoir par Lénine, Dostoïevski avait déjà envisagé le pire.

P.S. : On notera que la traduction/adaptation de André Markowicz est extraordinaire et donne une tonalité célinienne aux échanges des personnages. Je ne sais comment sonne le livre sous une forme plus classique, mais pour moi, il serait absurde de lire Les Démons dans une autre édition.

Actes Sud, 8,50 (tome 1), 10,50 (tome 2), 8,50 (tome 3)

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02 septembre 2005

Les trois soeurs de Tchekhov

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Malgré mon amour pour Anton Tchekov, je dois reconnaître que je me suis ennuyé à la lecture des Trois soeurs. L’histoire est celle de trois jeunes femmes apparentées vivant dans une ville de province russe, située non loin de la Pologne. Elles s’ennuient et ne rêvent que d’une seule chose, retourner à Moscou. Dans leur entourage on note la présence de militaires dont certains leur font la cours…

Le motif est posé : trois sœurs comme trois parques. Les éléments de la vie et de la mort liés.

Dans cette pièce, l’ennui se fait palpable. Tchekhov a réussi le tour de main de donner de la consistance à ce sentiment, et le lecteur ne peut que partager la sensation éprouvante ressentie par les sœurs.

Cette volonté de donner une dimension tragique à la vie, d’en palper le ridicule (Eugène Ionesco trouve là son homologue russe dans plus d’une réplique !) finit par se révéler non pas insupportable, mais déprimant. La vie semble avoir quitté cette pièce et on préfèrera un Oncle Vania plus proche du Vaudeville en apparence, et donc plus sujet à une analyse nuancée. Ici, pas d’âme qui vive.


Actes Sud, 6,50.

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Eugène Oneguine d'Alexandre Pouchkine

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Eugène Onéguine de Alexandre Pouchkine est un roman composé entièrement en vers. En l’ouvrant, je m’attendais à découvrir une œuvre lyrique, romantique et tourmentée. Quelle n’a pas été ma surprise de découvrir un texte plein de légèreté mettant certes en scène une histoire d’amour des plus romantique, mais gardant une tonalité ironique surprenante.

L’histoire est celle d’Eugène, jeu noble désoeuvré et ennuyé par la vie, qui se lie avec un poète idéaliste. Ce compagnon s’amourache de la belle Olga et Tatiana, la jeune sœur de cette dernière s’éprend d’Eugène. Mais, une dispute entre les deux compères va précipiter la vie de ces charmantes personnes.

La version éditée Gallimard est idéale, parce que la traduction, bien que présentée sous forme de vers, ne s’embarrasse pas de rimes difficiles à retranscrire en Français. Je donne ici le lien de la traduction du premier chapitre aux éditions Actes Sud : le lecteur pourra y lire une adaptation respectant les rimes et les vers en octosyllabes. Pour ma part, je trouve le texte moins fluide ainsi.

Eugène Onéguine est vraiment un roman à lire au premier degré : c’est beau, mélancolique et romantique ; le romancier n’en oublie pas pour autant l’humour et les clins d’oeils de connivence avec le lecteur. Unr œuvre qui s’offre avec candeur et naturelle.

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Ivanov de Anton Tchekhov

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Quel plaisir de lire Ivanov de Anton Tchekhov dans l’excellente édition d’Actes Sud. Pourquoi excellente ? Tout d’abord, parce que la qualité de la couverture et du papier en fait un bel objet ; ensuite, car la traduction/adaptation de la pièce est remarquable avec des dialogues dont on jurerait qu’on les prononce devant nous… De plus, cette édition est tout à fait intéressante car elle présente deux versions de la même pièce. Tchekhov a en effet écrit un premier texte qui a fait un four et causé scandale car jugé comme trop monstrueux. Il a ensuite remanié quelques années plus tard son Ivanov pour en faire cette fois-ci un drame qui a bien fonctionné.

Comme toujours chez Tchekhov, l’action se passe à la campagne, dans la société bourgeoise. On s’y ennuie bien sûr, mais il y a pire : les ragots… Ivanov est un homme fantôme. Personnage central de la pièce, il en est curieusement absent. A dire vrai, il n’existe pas réellement. Bien sûr, on le voit à de nombreuses reprises, mais en fait, il semble incarner une figure du passé. Une figure encore pure, là où tous les autres ont déjà, ou commencent, à foutre le camp… Ivanov a une mauvaise réputation ; on fait de lui une ordure, ce qu’il n’est pas. Il subit en fait ce que son oncle sème ; récoltant toutes les mauvaises impressions causées par lui. Ivanov est mariée à une juive qui se meurt de phtisie. Il fréquente la maison des Lebedev avec qui il est en affaire. Sacha, la jeune fille de la famille l’aime en secret et lorsqu’elle lui fait sa déclaration, Ivanov reprend goût à la vie. Dans l’ombre, le médecin de la femme d’Ivanov, Lov se meurt d’amour pour sa patiente et accuse Ivanov de tous les maux.

Il y a du pathos dans le personnage, mais la pièce en est paradoxalement plutôt drôle. Il y a des trouvailles et on sent que sur scène, plus d’un dialogue doit faire mouche. On s’entend presque rire tellement les situations sont parfois cocasses. C’est sans doute cela qui a choqué. Le fait d’injecter du drame dans la comédie.

Et puis, il y a aussi cette fin problématique. On se sent déstabilisé par ce tomber de rideau : impossible de prévoir ce qui va se passer. D’un coup, d’un seul, la mauvaise nouvelle tombe. Comme dans la vraie vie ? Sans doute ce qui a motivé Tchekhov a écrire sa fin de pièce de la sorte. Alors, on peut relire la pièce à l’aune de cette conclusion et se rendre compte de ce qu’elle raconte réellement. Derrière les rires et l’ironie, on sent poindre le drame terrifiant et implacable.


Actes Sud, 8,50.

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Oncle Vania de Anton Tchekhov

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Perdu dans une maison de campagne, des hommes et des femmes se sentent perdus et abandonnés de tous. Surtout d’eux même en fait… Thème central de la pièce Oncle Vania, l’Ennui suffoque littéralement les héros, livrés à leur propre vacuité. Certains sont objectifs sur ce qu’ils sont ; d’autres, illusionnés, se vivent comme ils croient être perçus par les autres.

L’amour est là, mais pas tellement comme une liberté, mais plutôt une autre manière de s’enchaîner, de se donner une raison de vivre. Tous souhaitent leur mort en fait.

Moment de drame, le coup de feu de l’Acte III marque la cristallisation des angoisses et l’expression du discours porté, de l’acte manqué – donc, l’inconscient parle. Mais, dans ce coup de feu raté, on voit que rien ne changera. De fait, il ne faut pas se laisser le ton presque optimiste de l’Acte IV nous berner : les promesses de lendemains meilleurs ne seront jamais tenues.

Pièce de l’ennui et du désespoir, Oncle Vania a été au programme des prépas scientifiques, faisant partie, avec d’autres textes, d’une étude sur la « recherche du bonheur » : étrange, étrange, car il n’est nullement question, chez Anton Tchékhov, de la recherche du bonheur, mais plutôt d’une pathétique et vaine tentative d’occulter, ne serait-ce que pour quelques heures, le poids du malheur.

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Le joueur de Fédor Dostoïevski

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Etrange livre, étrange livre que Le joueur de Fédor Dostoïevski… Déjà, l’écriture : on songe à Flaubert ou Maupassant, mais aussi au roman noir américain et au roman policier anglais. Trois façons de narrer un récit qui appartiennent tout à la fois, et parfois en même temps, à trois genres pourtant différents de littératures.

Ensuite, la nervosité du récit : livre court, ramassé ; écriture compactée, dense ; un maximum d’information dans un minimum de pages.

Enfin, le thème et le titre. Tout d’abord, on songe que le livre n’aurait pas du s’appeler Le joueur, mais plutôt La joueuse, lorsque arrive la grande tante russe qui se met à dilapider son argent au casino. On ne vois pas en quoi le héros serait un joueur ; il passe certes à la table à roulette, gagne bien… Mais bon, il la quitte vite et lorsque la grande tante russe se met à jouer, il essaye par tous les moyens de la décourager et de sauver son argent. Alors, comment comprendre le titre ? En fait, notre héros, Alexis, est un joueur à toutes les étapes de sa vie ; il tente d’incroyable coup de poker constant ; il passe son temps à jouer pour l’amour, les disputes et pour mener sa vie.

La fin du livre confirme cette impression et nous fait voir dans quel abysse se débat en fait le jeune homme, d’autant qu’il a fini par prendre conscience de sa condition. Dostoïevski se refuse à livrer clés en mains les explications de son récit : il laisse le lecteur seul juge et lui demande de faire l’effort de raccorder les ponts lui-même. Rare sont les livres appelant ainsi à l’intelligence de leur lecteur.

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