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Combien de grands, très grands romans au panthéon du XXème siècle ? Pas tant que cela. American Psycho en fait définitivement partie.

Patrick Bateman est un yuppie. Une sorte de trader (on ne saura jamais en quoi consiste son job) habillé avec de la super marque, sortant avec une beauté, cocaïnomane, fasciné par les cartes de visite grand luxe, les restaurants à la mode, Donald Trump et accro aux… meurtres. Car Patrick Bateman est un serial-killer. De préférence, il tue des femmes, très belles, après les avoir abominablement torturées ; mais il ne rechigne pas à s’occuper d’animaux ou de SDF. American Psycho est son histoire, sa confession, son tombeau.

American Psycho se mérite. Il faut bien à Bret Easton Ellis plus de cent pages avant de rentrer dans le vif du sujet. Cent pages pendant lesquelles Patrick Bateman parle de ses flexions abdominales du matin, des marques de vêtements que lui et ses amis portent, du prix de son mobilier, de ses choix au restaurant, etc. Bizarrement, cette accumulation de détails a priori sans intérêt créent un effet hypnotique chez le lecteur qui finit par se retrouver happé dans un univers où règne l’apparence, où ne compte que l’argent, où tout ce qui se voit et se respecte a un coût.

Car American Psycho est le grand roman américain anti-capitaliste. Sans doute le plus violent jamais écrit contre ce poison économique. Patrick Bateman incarne le capitalisme. Le capitalisme de séduction. Voilà  pourquoi il s’acharne plus particulièrement sur les femmes, fascinées par sa beauté et toujours avide de nouveaux objets.
Patrick Bateman est à la fois un être humain (voir toutes ses scènes dans lesquelles Ellis décrit avec une très rare justesse les crises d’angoisse de son héros) et l’incarnation du capitalisme dont il devient le couteau tranchant les chairs, détruisant des vies, broyant des individus.

(Attention ! spoilers)
Voilà pourquoi, par ailleurs, à l’instar de ce qu’on comprendre de l’excellent film qui en a été tiré, on peut légitiment, à la fin du livre, se demander si Patrick Bateman a jamais tué qui que ce soit – s’il n’hallucine pas ses crimes. Le livre se termine en effet sur des propos hautement contradictoires. Patrick Bateman pourrait bien être tel qu’il se décrit. Il pourrait aussi n’être qu’un fou en train d’halluciner. Patrick Bateman est à la fois le capitalisme et la victime du capitalisme en cela que toute crise économique ne fait que valider le processus même du capitalisme, la crise ne signalant pas un problème dans le système mais étant la condition de même de validité du système.

Et puis, il y aussi cet humour mordant. Certaines pages font vraiment rire. Car Ellis prend le plus grand soin à faire de Bateman un minable. Aussi flamboyant son méchant soit-il, il ne manque pas une occasion de le ridiculiser et de montrer à quel point ce type n’a ni goût (ses chroniques musicales), ni classe (son minable échange avec Tom Cruise dans un ascenseur). Parfois, tout de même, notamment dans ses relations avec sa secrétaire découvre-t-on que Patrick Bateman pourrait peut-être, qui sait, devenir un humain comme un autre. Mais pour notre plus grand plaisir (sadique) il n’en sera rien.

Patrick Bateman : le plus grand fils de pute de l’histoire de la littérature américaine.

 

American Psycho de Bret Easton Ellis (10/18, 544 pages, 10,20 euros)