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Soufi du XIVe siècle, Abdel Razzâq al-Qashani est l’auteur de ce magistral Traité sur la prédestination et le libre arbitre qui renseignera de manière claire et précise toute personne intéressée par la doctrine du fatum islamique.

Néanmoins, un aveu : il m’aura bien fallu cinq lectures attentives de ce petit livre, Traité et préface compris, pour vraiment le comprendre. Et cela même alors que les propos d’al-Qashani et de Gérard Leconte, son préfacier, s’avèrent limpides. Pourquoi ? La réponse tient à ce que tout texte sacré, toute doctrine ésotérique implique une qualité de lecture hautement supérieure à celle à laquelle on peut consentir lorsqu’on lit un roman classique. Par ailleurs, pour bien se laisse pénétrer par une doctrine ésotérique, il convient de faire preuve d’humilité, de se vider de soi et de laisser la pensée de l’autre, aussi retorse, choquante ou incompréhensible qu’elle puisse paraître, prendre la place qui lui revient.

Cette parenthèse terminée, que nous dit ce traité :
-Que Dieu prédestine toute chose, toute action et tout agent, de toute éternité.
-Que tout agent est parfaitement libre et responsable de la moindre de ses actions bien que tout ce qu’il accomplit, il l’accomplit de par la volonté de Dieu.

Comment comprendre une telle aporie ? Simplement en expliquant ceci :

Lorsqu’un homme agit, s’il devait garder à l’esprit qu’il est mû par Dieu, il deviendrait fou. Il convient donc pour lui de se croire l’auteur de ses actes. Mais n’agit-il pas mû par telle ou telle impulsion dans certaines situations ? Et parfois, a contrario, n’est-il pas capable de faire preuve de recul et de modérer son comportement ? Voilà le grand secret : l’homme a été déterminé, par Dieu, au Paradis ou à l’Enfer et tout ce qui découlera de ses actes émane de sa nature profonde. De la même manière qu’on ne décide pas de qui on tombe amoureux, on ne décide pas si on ira en Enfer ou au Paradis. Cela arrivera parce que nous le mériterons.

Arrivé à ce stade de la lecture de notre critique, le lecteur sagace s’interrogera : pourquoi Dieu prédestine à l’Enfer ou au Paradis ? La réponse n’est jamais donnée clairement. C’est que cela doit être ainsi car, pour le dire comme Leibniz, Dieu s’accorde à gérer l’économie du monde et sans ombre, pas de lumière, sans dépravés, pas de saints.
Deuxième remarque de notre lecteur sagace : ainsi, si tout ce que commet un individu relève de sa nature profonde, cela signifie que si une personne commet de mauvaises actions on peut alors deviner qu’elle ira en Enfer ? Et bien non ! Car un homme peut accumuler les actions les plus sinistres et graves et, un jour, produire une action à ce point vertueuse qu’elle effacera tous les actes mauvais antérieurs.

Donc, autre grande idée, ô combien essentielle : nul ne peut savoir à quoi il est prédestiné. Nul ne peut mépriser ou encenser un autre de par sa réussite sociale ou ses turpitudes car rien ne dit qu’à la dernière seconde précédant sa mort il ne fera pas telle ou telle chose qui modifiera tout ce que l’on pensait de lui.

Pour terminer, précisons que ce Traité est précédé d’une préface absolument remarquable de Gérard Leconte dont l’éclairage qu’il apporte au texte d’al-Qashani vaut à lui seul l’achat du livre. De plus, quarante hadiths sur la prédestination sont reproduits, afin d’enfoncer le clou et de ne laisser aucun doute quant au fait que, de toute éternité, tout acte humain est entièrement décidé par Allah ; fou est l’homme qui se croit libre ; mais fou aussi sera celui qui vivra en se croyant telle une marionnette entre les mains de Dieu. Ainsi devons-nous agir assurés de notre libre arbitre, mais ne jamais oublier que seul Allah sait et que lui seul décide.

 

Traité sur la prédestination et le libre arbitre d’al-Qâshânî(Albouraq, 122 pages, 7 euros)