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Herman Melville. Le simple énoncé du nom du romancier suffit à créer une atmosphère singulière. Tout le monde connaît son Moby Dick. Mais qui l’a lu ? Qui a vraiment lu Herman Melville ?

Très souvent, les lecteurs se reportent à son Bartleby tout simplement parce qu’il s’agit d’un texte court et écrit non sans une certaine forme d’humour désespéré. Et Bartleby charrie, dans son sillon, une véritable mythologie ; n’a-t-il pas fasciné des intellectuels de premier plan comme Gilles Deleuze (dont on trouve d’ailleurs une analyse de la nouvelle titre en postface ou Maurice Blanchot) ?

Alors, de quoi retourne Bartleby ? L’histoire est celle d’un petit bureau dans lequel travail un notaire et ses trois clercs qui livrent copie d’actes juridiques. Un jour, un jeune homme (et pas un vieillard comme on le croit) arrive – il s’appelle Bartleby et travaille efficacement jusqu’au jour où le narrateur lui demande de venir collationner, en compagnie de ses avoués, des minutes de procès. Cette demande, pourtant anodine, entraîne soudainement un changement d’attitude troublant chez Bartleby. Lui qui multipliait les copies d’actes judiciaires commence à sérieusement ralentir son activité, mais, surtout, comme le découvre le notaire qui tient l’office, Bartleby élit domicile au bureau où il vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A partir de là, Bartleby se met à coller au narrateur au point où ce dernier a le plus grand-mal à se débarrasser de lui.

Evidemment, à la lecture de Bartleby, on croit comprendre pourquoi cette nouvelle a à ce point fasciné les lecteurs. En fait, Bartleby est écrit à la manière d’un conte. Or, on sait bien que les contes, bien que parfaitement compréhensibles, n’en paraissent pas moins hermétiques, quelque effort auquel on consente. C’est toujours comme si, bien que chaque mot fasse sens, le sens global, lui, ne s’échappe étrangement.

Bartleby relève du genre de la folie. Mais à la différence d’un Maupassant qui en livrerait une analyse clinique et objective, Melville préfère en relever la présence manifeste, mais comme cela, en passant, d’une manière détachée et presque imperceptible, au point où on ne sait jamais ce que l’on doit penser de l’histoire.

De plus, on oublie de préciser que le petit bureau du notaire et de ses clercs baigne déjà, avant même l’arrivée de Bartleby, dans une certaine forme de folie douce et sympathique. Bartleby incarne-t-il un complément de folie qui a été appelé par la folie du lieu ? Est-il un fou fatigué à la recherche d’un refuge ? Le fait est qu’on ne le saura jamais et qu’aucun élément ne nous permet de le comprendre. Melville, plus malin qu’il n’y paraît, ne décide jamais pour le lecteur. Il se contente de raconter comme s’il tenait son récit d’une source fiable ; d’où l’impression très étrange se dégageant du texte, d’où la sensation de malaise qui s’installe progressivement, mais que vient adoucir quelques touches d’un humour étrangement doux, d’une étonnante légèreté dans un texte qui décrit le départ d’un individu pour un asile duquel il ne sortira jamais.

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Les îles enchantées proposent un récit d’une tout autre nature, tranchant radicalement d’avec le style à la fois très simple et maîtrisé de Bartleby. Melville se fait poète en décrivant les Encantadas, l'archipel des Galapagos, situés dans l’océan pacifique. S’inspirant « de récits de voyage anglais et américains des XVIIIe et XIXe siècles » (Wikipédia), l’auteur donne à lire une vision fantastique de cet archipel, lieu étrange, détaché du monde, soumis à d’autres règles, non-humaines. Le fantastique y côtoie la flibusterie ; le merveilleux, noir et lourd de menace, s’y conte dans des phrases chantournées, lesquelles entraîne le lecteur dans une mystification hypnotique ; le lecteur trop peu maître de lui pourra bien possiblement se sentir emporté dans un récit en dédale duquel il finira éventuellement prisonnier.

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Enfin, le Campanile, pur récit fantastique dans la grande tradition du XIXe siècle met en scène l’ingénieur Bannadonna qui construit un campanile (tour où sonnent des cloches) – il y construit un automate qui doit frapper, à intervalle régulier, la dite cloche. Mais le jour de l’inauguration, on retrouve Bannadonna mort.

Certes, nettement plus classique dans sa construction et son sens du détail, le Campanile n’en reste pas moins la preuve que Melville savait épouser les genres. Le Campanile fut-il, pour lui, une distraction à côté de nouvelles plus personnelles ? Ou faut-il, a contrario, ne pas la cataloguer et ne pas la juger dans son classicisme et lui accorder, tout au contraire, le même statut qu’un Bartleby ? Pour moi, il semble clair que c’est la première option qui doit être retenue. M’est avis qu’il faut y voir un exercice de style, un aimable divertissement.

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Au final, que faut-il penser de ce recueil ?

Vous l’aurez compris, les nouvelles regroupées n’ont rien de commun et on ne peut que douter de la légitimité du choix éditorial de Flammarion.
N’en reste pas moins que le faible prix du volume invite à l’achat, à condition de bien marquer une longue pause entre chaque récit tant le passage rapide de l’un à l’autre risque de perturber profondément.

 

Bartleby, Les îles enchantées, Le Campanile d’Herman Melville (Flammarion, 201 pages, 4 euros)