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Après le Secret d’Israël, Robert Ambelain, grand ésotériste, se décide à régler son compte à Jésus. Pour lui, non seulement le Christ n’est pas le Fils de Dieu, non seulement il a trahi la Loi mosaïque et ne peut donc pas être le Sceau des prophètes mais, de plus, il est en réalité un zélote – on dirait aujourd’hui un guérillero, voire un terroriste – dont les faits d’armes ont été gommés et l’histoire réécrite par des scribes au IVe siècle de façon à en donner une vision merveilleuse et légitimer le pouvoir du Christianisme dans une Rome conquise.

Robert Ambelain a des arguments et pas des moindres : Marie, par exemple, n’a pas pu se fiancer à Joseph. Pourquoi ? Eh bien parce que la Loi juive est tatillonne sur les questions de procréations. On nous dit que Joseph ne pouvait être le père car trop avancé en âge : mais alors l’union serait annulée car aucun mariage ne peut se faire sans naissance. On nous dit que Marie ne connaissait pas Joseph, donc qu’elle ne couchait pas avec lui. Mais qui est donc le père demande Ambelain (on pourrait lui rétorquer : « Dieu ! », mais il n’y croit pas) ? Plus complexe : avec qui vivait Marie ? Sa famille ? Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? De même, on dit qu’elle rend visite à sa cousine Elisabeth lorsqu’elle se sait enceinte. Impossible rétorque Ambelain : la distance séparant les villes des deux femmes rend l’idée du trajet hautement fantaisiste, surtout lorsque l’on sait que le territoire était un véritable coupe gorge et qu’une femme seule se serait faite violer et assassiner en un rien de temps.

Ensuite, le cœur de son propos est celui de la conspiration. Les manuscrits que nous possédons des Evangiles sont vieux : ils datent au moins du 4e, voire du 5e. Il existe des différences entre eux. De plus, les Pères de l’Eglise les déforment parfois en les citant, preuve qu’ils n’ont pas toujours existés sous cette forme. Bref : ces textes ont été écrits lorsque le Christianisme a gagné et les Evangiles seraient des récits légendaires greffés sur l’histoire de Jésus, un révolutionnaire juif. Ambelain estime en effet que les scribes chrétiens ont non seulement régulièrement retouché les Evangiles mais, de plus, ont censuré les historiens romains en réécrivant leurs textes ou en supprimant des passages : il affirme cela à partir des interpolations chrétiennes chez Flavius Joseph, la référence historique la plus solide sur les troubles en Palestine (Les passages concernant Jésus, dit le Christ, apparaissent pour la première fois au IV siècle par œuvre d’Eusèbe de Césarée (Le Faussaire) et ne se trouvaient pas encore dans Antiquités Judaïques du temps d’Origène (185-254) puisque c’est lui-même qui assure, dans son " Contra Celsum " (I-47), que Joseph Flavius n’a jamais parlé d’un Jésus appelé le Christ. La falsification est donc tellement manifeste que l’Église elle-même ne défend plus l’authenticité de ce passage de Flavius Joseph (Guy Fau - La Fable de Jésus-Christ. III – Voir aussi " Le silence des auteurs Juifs "). De même, le Satiricon de Pétrone a été sévèrement amputé. Bref : Ambelain voit, dans ces retouches, censures et autres la main des auteurs chrétiens. Problème, toutefois : il la voit partout et dès qu’il a besoin de puiser chez Joseph un élément propre à sa démonstration, il affirme que le texte a été censuré, ce qui lui permet de justifier son point de vue (précisons toutefois qu’il n’invente pas mais déduit de la lecture de Joseph).

Bref : à partir de Joseph qui décrit les mouvements révolutionnaires de l’époque et à partir des Evangiles débarrassés de tout élément merveilleux, Ambelain déduit des choses bien troublantes. Le fait que Jésus recrute parmi les prostituées et les publicains (haïs, sauf des zélotes), le fait aussi qu’il fasse référence à son refus de payer l’impôt et certaines paraboles utilisées laissent effectivement découvrir des réalités des plus troublantes. Un exemple ? :
MATTHIEU
17.25
Oui, dit-il. Et quand il fut entré dans la maison, Jésus le prévint, et dit: Que t'en semble, Simon? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils des tributs ou des impôts? de leurs fils, ou des étrangers?
17.26
Il lui dit: Des étrangers. Et Jésus lui répondit: Les fils en sont donc exempts.
17.27
Mais, pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l'hameçon, et tire le premier poisson qui viendra; ouvre-lui la bouche, et tu trouveras un statère. Prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi.

Ambelain constate que Jésus refuse de payer l’impôt dans un premier temps parce que, explique-t-il, il est de descendance davidique, donc royale et qu’il n’a donc pas à payer. Mais il le lui faut néanmoins, alors il demande à Pierre d’aller chercher un poisson. Pour Ambelain, le merveilleux est grotesque : pourquoi Jésus ne sort-t-il pas une pièce de nulle part ? Il faut voir là une métaphore. De même qu’on parle de plumer un pigeon, il pense qu’il y a là le fait que Pierre va racketter un poisson, c'est-à-dire un quidam moyen.

On voit bien les limites et la force de ses réflexions. Dans la catégorie positive, il faut bien comprendre qu’il y a tout un système de pensées, que les arguments se basent sur des réflexions historiques et que le texte, débarrassé de tout élément merveilleux, laisse effectivement voir des choses inquiétantes :

MATTHIEU
21.33
Écoutez une autre parabole. Il y avait un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir, et bâtit une tour; puis il l'afferma à des vignerons, et quitta le pays.
21.34
Lorsque le temps de la récolte fut arrivé, il envoya ses serviteurs vers les vignerons, pour recevoir le produit de sa vigne.
21.35
Les vignerons, s'étant saisis de ses serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre, et lapidèrent le troisième.
21.36
Il envoya encore d'autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers; et les vignerons les traitèrent de la même manière.
21.37
Enfin, il envoya vers eux son fils, en disant: Ils auront du respect pour mon fils.
21.38
Mais, quand les vignerons virent le fils, ils dirent entre eux: Voici l'héritier; venez, tuons-le, et emparons-nous de son héritage.
21.39
Et ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne, et le tuèrent.
21.40
Maintenant, lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons?
21.41
Ils lui répondirent: Il fera périr misérablement ces misérables, et il affermera la vigne à d'autres vignerons, qui lui en donneront le produit au temps de la récolte.

Pourquoi Jésus, maître de vie, affirme-t-il que le maître de la vigne, « fera périr misérablement ces misérables » ? Puisque Dieu est Amour et pardonne toute faute ?

Mais le point négatif de son raisonnement tient à un paradigme qui est que le surnaturel n’existe pas. Forcément, rien ne tient dans les Evangiles ! et du coup, tous le motifs des personnages sont forcément égoïstes et cruels. Ambelain, je le crains, ne cherche pas tant la vérité que sa vérité. Comme il a besoin de tuer l’idée du surnaturel, il trouve des moyens rationnels et très pertinents pour justifier le texte. Mais en même temps, il transforme complètement la psychologie des personnages. Néanmoins, il prouve que tel ou tel évènement n’a pas pu avoir lieu pour des raisons légales ou géographiques, et on se sent troublé. Ainsi, il est dit que le Sanhédrin juif se réunit en pleine nuit pour juger Jésus : or, le Talmud interdit de rendre un jugement la nuit et on imagine mal des Juifs hyper rigoristes ne pas respecter leur propre Loi ! De plus, personne n’a vu que Jean écrit quelque chose de totalement déstabilisant puisque lorsque Caïphe, le grand prêtre, déclare au sujet de Jésus que, « vous ne réfléchissez pas qu'il est dans votre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas », Jean précise que Caïphe « ne dit pas cela de lui-même ; mais étant souverain sacrificateur cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation » (Chouraqui : « Cela, ce n’est pas de lui-même qu’il le dit; mais, étant grand desservant cette année-là, il était inspiré : Iéshoua‘ doit mourir pour la nation » ; la traduction liturgique dit : « Ce qu'il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, comme il était grand prêtre cette année-là, il fut prophète en révélant que Jésus allait mourir pour la nation. ») ; donc, Caïphe parle au Nom de Dieu pour faire mettre à mort Son Fils unique selon son bon vouloir ( !). Alors, comment peut-on accepter l’anathème contre les Juifs portés par eux-mêmes lorsque la foule s’écrit devant Pilate : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » et Ambelain de souligner qu’une foule ne peut pas crier une phrase aussi complexe ; d’autant que si le peuple Juif suit la volonté de Dieu, pourquoi devrait-il se couvrir de sang puisqu’il ne fait qu’accomplir la Révélation ?

Seulement, le grand problème d’Ambelain c’est de croire que les Evangiles sont écrits en Grecs. D’ailleurs, il reconnaît lui-même, mais quand cela l’arrange, qu’il y a un substrat sémitique aux textes. Car, Claude Tresmontant et Bernard Dubourg ont démontré que les Evangiles étaient primitivement écrits en Hébreu. On se retrouve donc dans un cul de sac linguistique : d’une pat, Ambelain souligne le manque de connaissance des Lois juives de la part des Rédacteurs mais de l’autre, Tresmontant et Dubourg démontrent que la tournure des phrases écrites en grec décalque de l’Hébreu et que si on se tient au grec, on ne comprend rien (merveille de la traduction, la fameuse phrase de Jésus qui dit « malheur à celui qui scandalise… », décalque du verbe Skandalon qui, selon Tresmontant et Dubourg, n’existait pas à l’époque !). Dès lors, impossible de sortir de la contradiction à moins d’affirmer que le texte aurait été primitivement écrit en Hébreu puis traduit en Grec et ensuite réécrit en de nombreux passages par des scribes inféodés au pouvoir qui auraient commis moult erreurs.

Au final, vous l’aurez compris, la lecture de ce livre est indispensable à toute personne travaillant sur Jésus. Et je note qu’au moins deux livres affirment la même idée qu’Ambelain, L’énigme Jésus de Michael Baigent et La véritable histoire de Jésus de James Tabor. Pour l’heure, Jésus et le mortel secret des Templiers (qui les évoquent en fait à peine) est à ranger aux côtés du Jésus de Duquesne, du Christ Hébreu de Claude Tresmontant et de L’invention de Jésus de Dubourg parce qu’il révolutionne notre approche du Christ.

En conclusion, on ne sort pas de la règle qui veut que, faute de futurs documents dénichés par des archéologues, jamais personne ne saura vraiment, de manière sûre, ce qu’il en est de Jésus. Chaque théorie semble parfaite, justifiée et cohérente mais elles se contredisent entre elles ! Sans compter qu’on aura beau dire, il y a le Suaire de Turin et que ce Suaire divise lui aussi la communauté scientifique au point où même un objet bien réel ne parvient pas à faire la lumière sur l’homme le plus important qui ait marché sur Terre et sur lequel on ne finira pas d’écrire. « L’existence de l’homme Jésus ne semble pas discutable [...] Mais aucune des sources le concernant n’est historiquement fiable. » Manuel d’histoire de classe de seconde. Éditions Bréal, 1996. Page 52.