09 février 2008
Schaoul, qui s’appelle aussi Paulus – la théorie de la transformation
Il y en aura eu de l’opprobre à l’égard de l’Avorton. Il en aura pris des coups, l’apôtre Paul. Taxé de misogynie, accusé d’avoir dogmatisé le christianisme sans jamais rendre justice à la pensée de Jésus, aussi désigné comme un traître : celui grâce auquel l’Eglise se serait imposée avec sa haine des Femmes, de la pensée, de la science et son souci de faire l’Homme soumis et obéissant – pour tous ceux voulant un développement sur le sujet, se reporter à l’immonde Traité d’athéologie de Michel Onfray qui condense les pires diffamations possibles.
Mais voilà. Toujours, lorsque l’on s’intéresse aux textes antiques, et encore plus lorsqu’il s’agit des textes sacrés, il convient de se reporter au texte même. De soupeser le poids des mots, d’entendre le sens précis d’une langue qui aujourd’hui n’existe plus. Ainsi en va-t-il des Actes des Apôtres, et des Lettres de Paul. Car si on les croit écrites en langue grec, Claude Tresmontant dans son Schaoul, qui s’appelle aussi Paulus – la théorie de la transformation démontre, qu’en réalité, elles ont été dictées en Hébreu et sans aucun doute traduites à la volée en Grec – on le sait parce que ce n’est pas le Grec de Platon, mais un grec hébraïsant, dont les tournure de phrases sont typiquement sémites. Cela remet singulièrement en cause notre compréhension des textes. Car plutôt que de traduire le Grec, Tresmontant s’ingénie à traduire du grec vers l’hébreu, de façon à retrouver le sens premier des paroles tenues, puis d’en donner une traduction française la plus fidèle, littérale, possible. C’est donc armé d’une nouvelle traduction que nous entamons la lecture de cet ouvrage riche, très riche.
Tresmontant travaille selon un principe simple : la répétition est l’axe de la pédagogie. Ainsi, dans ce volumineux livre (500 pages tout de même !), il sera répété et répété et encore répété la même chose à pratiquement tous les chapitres. Cela peut paraître par moment fastidieux, mais le résultat se vérifie. Une fois le livre refermé, vous ne risquez pas de perdre l’enseignement de Paul de sitôt !
La théorie de la transformation
Mais quel enseignement, me demanderez-vous ? Contrairement à ce que l’on nous a fait croire, Paul ne professe pas un christianisme dogmatique mais, au contraire, il couronne l’enseignement du Christ en apportant une pierre ô combien essentielle : il nous apprend la théorie de la transformation. En quoi consiste-t-elle ? A contrario des systèmes gnostiques ou grecs qui imaginent que l’âme humaine était pure à l’origine et préservée de la souillure et que sa descente dans un corps humain l’aura avilie, Paul s’inscrit dans un tout autre courant de pensée. Il ne conçoit pas le monde comme un Grec, mais comme un Hébreu : l’Univers n’est pas immuable et éternel. Au contraire, il vieillit et se détériore (et cela a été vérifié par la science et les récents cris d’alarme des écologistes). Il n’y a donc pas de pureté de l’Univers. Dieu ne se confond pas avec l’Univers (théorie stoïcienne), il est autre. Il n’y a pas non plus de dégradation de l’âme lorsqu’elle s’incarne. L’âme ne descend pas dans un corps pour l’Hébreu, mais elle se trouve consubstantiel à lui, animant d’informations la chair et maintenant en vie le corps. Le départ d’Adam et d’Eve du Jardin d’Eden ne constitue pas une chute. La création n’était pas parfaite dès le départ. L’Univers n’est pas incréé. Donc, l’Homme s’avère perfectible et en constante évolution. Le Christ est le modèle qu’il doit viser. S’unir à Dieu, telle sera la mission que l’Homme doit désormais remplir. La transformation, c’est la possibilité pour l’Homme de parachever la création divine en dépassant l’être de chair qu’était l’Homme jusque là : s’unir au Christ revient à faire de soi un Homme par l’Esprit – Saint. Il s’agit d’une révolution ontologique en opposition radicale avec la pensée grecque et matérialiste.
Mais Paul ne s’arrête pas à cela. Il témoigne de la réalité du Christ. Par l’intermédiaire des Actes et des Lettres, Tresmontant s’intéresse à la naissance de la foi dans la jeune communauté chrétienne. Si avec les auteurs rationalistes comme Ernest Renan on croit le miracle impossible et on voit les Evangiles comme de pures inventions, comment expliquer que la communauté chrétienne se soit formée, constituée et renforcée alors que leur rabbi, Jésus, venait d’être crucifié ? Comment peut-on constater leur courage pour évangéliser la Grèce et Rome sans preuve matérielle de la résurrection ? Et d’où vient que le miracle n’existerait pas ? Comment peut-on fonder une telle certitude ? En effet, si avec Renan on image l’immuabilité de l’Univers, alors le miracle de la résurrection s’avère impossible car la divinité se trouve mêlée à l’Univers et la matière est toute puissance. Mais puisque l’Univers meurt et se transforme chaque jour, alors, oui le miracle se révèle possible. Car la matière ne résout rien.
Ce sera aussi l’occasion pour Tresmontant de faire un sort à l’opposition entre Paul et Jean. On croit qu’entre les auteurs des Lettres et celui de l’Apocalypse, il y a un hiatus. Mais cela est faux : Tresmontant, montre, citations à l’appui, que Paul et Jean parlent la même langue, celle des noces célestes unissant la nouvelle Jérusalem (la communauté des fidèles) au Christ. Tous deux parlent de la même transformation. Tous deux contestent le respect des rites alimentaires et autres prescriptions de la Thora. Le Christ a couronné l’édifice juif mais il a remplacé son antique Loi. Comme la Thora n’a pas sauvé l’Homme, ne lui a apporté que la connaissance du Bien et du Mal, mais n’a pas résolu le dilemme de la direction du Bien, alors le Christ est venu.
Enfin, point central dans le travail d’évangélisation : le fait d’aller porte la bonne nouvelle aux païens. Pourquoi les goïms qui ne reconnaissaient pas la Thora ? A cause des Livres de Jonas et d’Isaïe qui en appellent à la lumière apportée aux païens. Et comme le dit Jésus, puisque cette génération là ne l’a pas reconnu (sous entendu : ses frères juifs), ils n’auront le droit à aucun autre miracle que le signe de Jonas. Ainsi sera réalisé par les apôtres les annonces des prophètes juifs : l’heure est venue pour Dieu de se désolidariser des Juifs pour se faire connaître des païens. Corollaire : il ne sera pas demandé aux nouveaux convertis de respecter les rites alimentaires ou la circoncision. Pourquoi ? Parce que « tout est pur pour celui qui est pur » (Paul ; voir à ce sujet la découverte de Pierre qu’aucun aliment n’est interdit dans les Actes) et que la circoncision qui compte est celle du cœur et non pas de la chair.
Ouvrage complexe, redondant par moment, parfois difficile à suivre, à d’autres instants lumineux, avec des éclairs de génies dans les démonstrations, Schaoul, qui s’appelle aussi Paulus – la théorie de la transformation est un ouvrage majeur qu’il convient de lire soit pour remettre en cause la caricature que l’on a fait de Paul, soit pour, lorsque l’on se dit Chrétien, comprendre réellement ce qu’implique notre relation avec le Christ.
François-Xavier de Guibert. Pour commander l’ouvrage (presque épuisé), contactez l’éditeur au 01 42 22 15 34 ou au 01 45 48 97 77.
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