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Cher monsieur Pascal,

Il y a de ces livres que l’on ouvre sans se douter du bien qu’ils nous feront. Il y a des auteurs dont la première rencontre se passe mal et qui, finalement, dévoilent toutes leurs qualités un beau jour où on ne les attendait plus.

Car, entre nous, les choses avaient plutôt mal commencé : vos Pensées me restent toujours en travers de la gorge après une deuxième tentative de lecture. Car enfin, il y a quand même quelque chose d’absurde à sanctifier un sois disant livre constitué pourtant uniquement de notes préparatoires à cette fameuse Apologie de la religion chrétienne dont vous rêviez et que la maladie vous a empêché d’achever. Vous êtes de ceux ayant été bouleversés par Jésus-Christ, monsieur Pascal : à l’église de Saint-Sulpice, là où le sombre et médiocre romancier pour paranoïaques Dan Brown a situé une scène centrale de son Da Vinci Code, on peut lire la lettre que vous avez signé une nuit où le feu de Dieu vous a touché. Pas loin du combat entre Jacob et l’Ange – superbe toile de Delacroix qu’un philosophe a sali pour illustrer son Traité d’athéologie –, sur une plaque, vos mots sont gravés. Ils témoignent d’une profonde et immense joie, d’un sentiment océanique indescriptible, ce même sentiment faisant sens pour ceux ayant rencontrés Dieu et Jésus, mais contre lequel se dressait Sigmund Freud dans son Malaise dans la civilisation mais.

Pour autant, hélas, vos Pensées ne sont pas écrites de la main d’un ami – du même qui a griffonné cette lettre sous extase. Oh ! Je sais bien qu’au XVIIème siècle, la théocratie était une tentation bien normale mais enfin, il y a un « je-ne-sais-quoi » de méprisant dans vos propos à l’égard de ceux ne croyant pas ou alors mal, tout comme pour ceux dont la foi n’a pas la plénitude de la votre. Je ne sais pas, j’ai comme la sensation que vous pêchez par orgueil. Peut-être me trompé-je, mais j’ai la nette impression de ressentir chez vous du mépris pour ceux n’ayant pas trouvé Jésus.

Du reste, cela ne m’étonne : les catholiques, les ultras, éprouvent d’un sentiment de supériorité confinant à l’orgueil et la vanité ; sentiment rappelant ceux des Juifs, ce fameux peuple élu que les catholiques haïssent, bien agacés de les voir encore là à s’agiter alors qu’eux, n’est-ce pas, en ayant eu le droit à la Révélation finale, ils aimeraient bien les voir disparaître ou se convertir massivement à la religion, la seule la vrai, la leur ! D’où l’alliance forte et insécable entre néo-conservateurs chrétiens américains et Israël : monsieur Bush et ses séides se moquent comme de l’an 40 d’Israël. Par contre, ils voudraient voir tous les Juifs y retourner : pour que la Parousie se déroule, à savoir le retour du Christ sur Terre, il faut que les fils de Sion retrouvent leur mère patrie et se convertissent au Christianisme – il s’agit aussi de la position de l’Eglise. Il reste encore du chemin…

Mais je m’égare et en oublie notre discussion. Donc, disais-je, vos Pensées ? Vilaine chose sans grand intérêt pour moi. Oui, je sais qu’il y a quelque chose d’extrêmement scandaleux à écrire cela. Car qui suis-je pour proférer de telles paroles ? De quels diplômes puis-je me justifier pour parler ainsi ? Toutefois et c’est en cela monsieur Pascal que j’aurais aimé être votre ami, plaisir dont je ne pourrais m’honorer car vous êtes mort et moi vivant, vous avez écrit un magnifique ouvrage, ou plus exactement vous avez signé des lettres pour défendre vos amis Jansénistes de Port-Royal contre les perfides Jésuites. Ce recueil, les Provinciales, je l’ai lu et mon dieu ! comme j’aurais aimé vous rencontrer pour vous dire à quel point vous lire m’a soutenu le cœur, m’a renforcé la conscience et a fait de moi un homme meilleur que je ne l’étais.

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En révélant la duplicité des Jésuites, en montrant à quel point ils ont dévoyé la morale chrétienne, à quelle bassesse ils se sont livrés, vous avez fait œuvre de salut public. Au-delà des circonvolutions et autres discours de circonstance de ces manipulateurs, vous avez interrogé la réalité de leurs propos que vous avez confronté à la vérité de la Bible.

Esprit libre, on vous sent au début de vos lettres plus sarcastique et ironique que véritablement en colère. On devine que l’amitié n’a rien pour vous d’un vain mot et que vous voulez avant tout rendre service à vos amis Jansénistes, trop purs, trop ardents dans leur foi face à des dégénérés dont les livres ont souillé le Christ… Je sais à quel point mes mots semblent venir d’un autre âge, mais enfin ! quand on légitime le meurtre, le vol, quand on tolère le commerce de la prostitution, quand on autorise à mentir, quand on dénie toute prétention au pardon à la confession, quand on calomnie ceux ne pensant pas comme vous, quand on pense même à les éliminer et quand on fait tout cela au nom de Dieu ! au nom de Jésus !

Et puis, moi qui pensais, naïvement, que le mensonge démocratique dans lequel nous vivons datait d’hier, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que ces Jésuites en ont été les promoteurs. Regis Debray le confiait à Frédéric Taddeï : Le politique doit prendre du recul par rapport aux petits problème de ses concitoyens. Il œuvre d’en haut et accepte de prendre des mesures parfois peu populaires pour réguler. Mais aujourd’hui, ajoute Debray, le politique est devenu publicitaire : aussitôt qu’un fait divers se produit, il débarque dans la seconde et annonce le vote d’une loi. Que ne pouvait-il y penser avant !

Vos Jésuites sont bien pareils. Aujourd’hui, disent-ils, si nous appliquions avec rigueur l’Evangile, plus personne ne viendrait à l’église ou se confesser ! Donc, plutôt que de faire venir l’Homme à Dieu, on fera en sorte de le faire descendre au niveau de l’Homme et on pardonnera à celui en situation de pêché mortelle. De même évitera-t-on de culpabiliser les riches pour qu’ils fassent l’aumône aux pauvres et on tolèrera la calomnie et le commerce des sens : quelques petits pêchés de rien du tout justifient une paix sociale bien gardée ! Une doctrine immonde et injurieuse pour l’intelligence humaine.

Mais si l’on croit en Dieu et fait le vœu de vivre selon sa Loi, peut-on transiger ? Comme tout un chacun, je suis le premier à ne pas respecter tous les commandements de Jésus et pourtant, qu’ils sont simples à tenir ! Que son joug est léger ! Mais enfin, je ne suis qu’un homme. Mais lorsque l’on décide de dédier sa vie à Dieu comme l’ont fait les Jésuites et que l’on trahit toute la pensée de Jésus, qu’on instrumentalise la religion pour en faire un marchepied destiné à s’assurer un confort politique et financier, qu’est-on sinon une canaille ?

Et voyez, le pire dans tout cela : malgré vos dix-huit lettres qui sont autant de coups de canons dans la nuit des esprits, vous avez perdu. Car les Jansénistes n’ont pas eu l’heure de plaire à Louis XIV et ce dernier a préfère donner raison aux chiens et se débarrasser des purs. Louis Dieudonné (sic) a cru les Jésuites et fait raser Port Royal. La transparence, la netteté, le désir de faire sortir les gens de leurs cloîtres pour les exposer à la vive lumière du jour : le totalitarisme, déjà, dans son souci de ne plus laisser quiconque pouvoir se retrouver seul face à Dieu. Certainement pas quand il a le désir de le faire à sa manière.

Voyez, c’est bien pour toutes ces raisons que je me suis senti plein d’amitié pour vous. Pour votre intelligence, votre sens de l’ironie, votre refus de la facilité, votre sensibilité, votre courage, votre maîtrise de vous-même face aux attaques et calomnies. Parce que le christianisme que vous défendez, même si je ne peux m’y rattacher, lâcheté et faiblesse aidant, reste à mes yeux comme cette lampe dont la flamme brille dans l’obscurité de l’âme, si bien rendue par Georges de la Tour sur ce tableau de la Madeleine pénitente dont les éditions Gallimard ont utilisé un détail pour illustrer vos Provinciales.

Malheureusement, nous ne nous connaîtrons jamais et nous n’échangerons jamais. Quel dommage que nous nous soyons simplement croisés : j’aurais eu tant à apprendre de vous et nous aurions pu tellement nous dire ! Mais il faut se résoudre à se taire. Néanmoins, dans le silence de l’éternité où vous avez pénétré, je vous envoie, avec mon profond respect, mes pensées les plus sincères.

Les Pensées, Presse Pocket, 5,30 euros.
Les Provinciales, Gallimard, 8,20 euros.