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Le sujet est fort et appelait une démonstration à la hauteur de l’ambition affichée par l’auteur. Dénoncer « la mort spectacle », faire un sort à la mise en spectacle des exécutions islamistes, des accidentés de la route et des snuff movies participe d’une réaction saine et intelligente pour canaliser et donner un sens à des pulsions étrangement gratuites dont la persistance laisse craindre de sombres dérives. Sauf que, Micheal Marzano, auteur de La mort spectacle – enquête sur l’ « horreur réalité » n’a simplement pas les moyens de ses ambitions. Avec le livre Dieu avec esprit d’Irène Fernandez, il s’agit du plus pathétique et médiocre essai que j’ai lu : on sent ces textes empreints de tout ce que la féminité a de plus médiocre dans la caricature qu’on en fait, à savoir une propension à l’émotion au lieu de la réflexion.

L’ouvrage de Marzano se contente donc de décrire certaines vidéos, de faire état des lieux de ce que l’on peut voir sur le net, et tout cela sous un angle fort subjectif, celui de ses propres pérégrinations. Après avoir, pour ainsi dire, tracer un état des lieux (le tout sans aucun chiffre, ni recensement scientifique), notre philosophe tente médiocrement de commenter le goût de certains pour l’horreur spectacle sans jamais réussir à produire une quelconque hypothèse (oui, finalement, pourquoi ? On ignore toujours) tout en perdant pas une occasion de le déplorer. Mais le déplorer pourquoi ? Croyez le ou pas, Marzano n’a même pas pris la peine de réfléchir à cette question, ce qui fait que l’on ignore si le visionnage des vidéos de morts trouvées sur Internet pourrait avoir la moindre influence sur le comportement humain. Du coup, elle en déduit que c’est mal parce que le visionnage répété conduit à l’indifférence. Certes. Mais quand je vois l’attitude de mes concitoyens dans le métro, je note qu’ils sont particulièrement indifférents les uns aux autres : visionnent-ils tous des vidéos gores ?

Essayant d’élever le débat, je me suis tourné vers Linda Gilaizeau, archéologue doctorante à Paris I qui travaille sur l’archéo-anthropologie funéraire. « Il suffit de se tourner vers l’histoire et l’archéologie (car se sont principalement par les textes que nous sommes renseignés sur le moyen âge) pour obtenir une indication claire sur l’intérêt de tous pour la mort. A cette époque, la mort étant le lot de tous, chacun s’y préparait et s’y confrontait régulièrement : outre les exécutions publiques, il faut savoir que les cimetières étaient alors habités, qu’on y tenait des marchés… bref, il s’agissait de lieux de vie. Aujourd’hui, la mort est cachée, interdite, devenue taboue », conclue-t-elle. « Pour une référence sérieuse, on consultera La Mort en Occident de Philippe Ariès au Seuil. Ajoutons aussi que dans la sphère privée, les gens mettaient leurs propres morts en scène ; on mourrait certes dans son lit mais entouré de tous : famille, amis, curé…sans compter les chapelles ardentes dans la maison même du mort où tout le voisinage défilait… ».

Ces précieuses informations nous permettent d’imaginer que l’intérêt des gens pour les spectacles de la mort tient à ce que nous essayons, par ce biais, d’obtenir une connaissance sur un événement ineffable. Ce qui est forclos revient par la petite porte de la pulsion : plus on bride, plus on cherche à effacer et à taire, plus l’inconscient cherche à satisfaire son désir de savoir. Le tout sans prendre de gants avec le voyeurisme et le malheur des autres, malheur qui est toujours un peu celui que l’on connaît.

Autant dire que l’essai de madame Marzano aurait largement gagné si cette dernière avait ouvert un bon livre sur le domaine de la mort, en archéologie ou en histoire. Une mise en perspective historique aurait permis de comprendre pourquoi nombre de gens visionnent ces vidéos. Dans un deuxième temps, il aurait été bon d’envisager une réflexion approfondie sur la question pour sortir de l’attitude angoissée qu’affiche l’auteur, afin de dresser un constat appuyé par des chiffres (enquête d’opinion…), de façon à déterminer si oui ou non les gens voient leur attitude à l’égard de leurs semblables modifiés par les films gores qu’ils visionnent et si ce même visionnage conduit forcément à une modification de son psychisme.

En l’état des choses, le lecteur ressort horrifié de la lecture de cet essai et face à nombre de questions d’autant plus inquiétantes qu’il n’a pas la moindre idée de la gravité potentielle de réponses tout aussi potentielles. Plutôt que d’inquiéter, mieux vaut éduquer. Plutôt que de faire paniquer, mieux vaut inviter à penser. Face au désir de mort de certains d’entre nous, comprendre, analyser et trouver une réponse adéquate s’avère certes une mission de longue haleine, mais nécessaire.

Gallimard, 5,50 euros.