28 septembre 2007
Médée et Les Troyennes d'Euripide
La Médée d’Euripide se singularise, tout comme la deuxième pièce du recueille Les Troyennes, par de longs pavés monologués : une poignée de personnages sont sur scène et échangent finalement très peu, leurs discours se complétant plus que ce répondant. En découle un rythme n’ayant rien à voir avec des pièces modernes comme celles de Racine ou de Molière, voire même de Sophocle. Ici, on entre dans la pensée d’un autre dont on entend raconter les tourments : l’action n’est pas, réduite à sa portion congrue, tout passe par l’étendue du néant de l’Etre.
Dans Médée, Euripide met en scène l’épouse de Jason : la « barbare » est délaissée pour une princesse grecques ; insulte pour Médée qui décide de se venger de manière cruelle et monstrueuse. À la différence de la pièce de Sénèque dans laquelle Médée jouit de son crime à venir et a une personnalité particulièrement cruelle (André Glucksmann y voit l’archétype du nihiliste terroriste dans son livre Le discours de la haine), Euripide donne à son héroïne une personnalité tourmentée, une haine qui grandit mais reste inféodée à un fatalisme qui rend Médée bien plus humaine, bien qu’elle reste un monstre.
Dans Les Troyennes, Euripide pousse encore plus loin le pathétique humain : la guerre de Troie vient de prendre fin et les vainqueurs se partagent les restes. La femme de feu Priam, Hécube, apprend qu’elle va devenir esclave tout comme sa fille ; quant à ses fils, ils seront précipités des falaises de la ville fantôme. Un écrit terrible, d’une modernité hélas insupportable, qui restitue à merveille la douleur incroyable du vaincue à la fin d’un conflit : l’horreur vient aussi du fait que sont victimes de l’affrontement des innocents n’ayant pas pris part à la guerre (la majorité des victimes des guerres d’aujourd’hui ne sont plus les soldats mais les civils !). Du coup, le texte relativise totalement la prétention des héros de l’Iliade à l’héroïsme et entend dénoncer toute prétention à la noblesse de l’activité guerrière.
Aride et désespéré, voilà comment qualifier le théâtre d’Euripide. Bien que courtes (une quarantaine de pages), les pièces du recueil sont difficiles à lire, extrêmement denses et faisant naître une sensation de douleur et de lassitude dans le cœur du lecteur. Autrement dit : on ne lit pas Euripide pour prendre du plaisir à la lecture, mais pour se confronter à la souffrance la plus entière. Un texte majeur pour les anti-militaristes et les nihilistes romantiques.
Librio, 2 euros.
27 septembre 2007
World without Superman de Collectif
Après avoir tué Supes, DC n’avait pas l’intention de lâcher son personnage culte, surtout que ses comics venaient d’attendre des chiffres de ventes mirobolants, effet marketing oblige. Ce World without Superman décrit donc les événements faisant suite à The death of Superman.
Bon, ne faisons pas plus longtemps de ronds de jambes pour introduire ce graphic novel : cet album, d’un point de vue scénaristique, est proche de la catastrophe, même s’il reste plutôt agréable à lire… En effet, lorsque l’on pense à un monde sans Superman, on imagine ses pires ennemis se déchaînant, la Terre en danger, des funérailles extraordinaires pour le grand des héros entachées par des exactions de super vilains. Et bien non ! Rien ! Rien du tout ! Sans doute que DC a exploité dans ses autres comics le fait que Superman était mort en confrontant ses héros à des menaces bien plus radicales. Possible. Mais dans les comics même de Superman, on a le droit à l’enterrement de Supes dans des séquences fleurant bon le ridicule : ça dégouline de bons sentiments et d’ententes cordiales entre les gens ; il y a même un pathétique incident avec des mafieux qui veulent (ne riez pas) tuer Jimmy Olsen alors que les plus puissants héros du monde marchent à quelques mètres à peine de l’endroit où ils se trouvent !
Plus intéressant sont les séquences se déroulant au Projet Cadmus, cette mystérieuse organisation qui dérobe le corps de Superman. Pour autant, on n’échappe pas à des scènes franchement peu crédibles et ridicules : voir Loïs Lane mettre KO en un coup un garde de sécurité en lui faisant un coup de pied digne d’une ceinture noire de karaté a de quoi faire rire.
Pour autant on prend bizarrement plaisir à lire cet album qui fleure bon les temps bénis du comics où on cherchait avant tout à flatter l’héroïsme et à valoriser les sacrifices des supers héros. Le nouveau Lex Luthor est intéressant, tout comme sa relation avec Supergirl et certains seconds couteaux sortent leur épingle du jeu. Toutefois, on attends The return of Superman pour voir les choses bouger et notre Supes revenir des morts !
DC Comics, 5,61 euros sur Amazon.fr
24 septembre 2007
Essais de psychanalyse de Sigmund Freud
Ouvrage important de Sigmund Freud, les Essais de psychanalyse regroupent quatre textes complexes, exigeants et importants dans ce qu’ils représentent comme étapes de la cartographie de l’inconscient.
Sans doute le plus accessible au grand public, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915) s’intéresse à la Grande Guerre, alors en cours et voit Freud s’interroger su le défoulement bestiale des soldats : notre psychanalyste souligne à quel point le vernis de civilisation que nous avons tous ne tient à pas grand-chose, et comment l’Etat impose à chacun une grande renonciation à ses pulsions, renonciation qui conduit, dans des situations dramatiques comme peuvent l’être les affrontements militaires, à des débordements.
Au-delà du principe de plaisir s’impose comme le texte majeur de l’ouvrage, celui dans lequel Freud définit la pulsion de mort : évoquant le cas des névrosés répétant le traumatisme qu’ils ont connus, Freud s’interroge : si le principe de plaisir est seul à régler l’humain, pourquoi ce dernier semble se complaire dans la répétition d’une souffrance ? D’où, à travers une analyse biologique approfondie, l’idée qu’il existe une pulsion de mort poussant chacun de nous au grégarisme, à la cessation de l’état de vie.
Dans Psychologie des foules et analyse du moi, Freud reprend l’ouvrage de Gustave Le Bon, Psychologie des foules, et entreprend de relire, à l’aune de l’expérience de la psychanalyse, cet ouvrage. Freud définira ainsi le modèle du chef et les notions d’idéal du moi et d’introjection. Un texte important dans la compréhension des phénomènes totalitaires et la compréhension du fonctionnement de grandes institutions comme l’Armée ou l’Eglise.
Enfin, dans Le Moi et le Ca, Freud rentre dans sa deuxième topic en définissant précisément ce qu’il en est du Moi, du Ca et du Surmoi. Un texte majeur puisque ces trois données de l’inconscient sont la base même de la psychanalyse.
D’un point de vue général, il faut bien avouer que cet ouvrage est ennuyeux et décevant. Freud y manie un langage peu clair, complexe et surtout, il se perd dans des digressions trop nombreuses et des analyses dont on perçoit mal les prémisses.
Si, à chaque fois, les propos sont très intéressants et riches en réflexions, on ressort hélas des textes avec l’esprit très embrouillé et une grande difficulté à en tirer quelque chose de stable. Pourtant, dès lors qu’on se dirige vers un dictionnaire de psychanalyse ou qu’on lise la prose d’un bon vulgarisateur, on perçoit tout de suite l’aspect révolutionnaire des propos de Freud. En d’autres termes, à moins d’être très familier avec l’écriture de Freud, il me paraît peu intéressant d’avoir recours à ce livre : mieux vaut lire une bonne présentation de Freud, qui vous permettra ainsi de bien comprendre sa pensée plutôt que de tenter la lecture d’un ouvrage cryptique et verbeux.
Payot, 9,75 euros.
21 septembre 2007
Le Complot : L'histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion de Will Eisner
Le complot est l’œuvre de Will Eisner, un des plus grand dessinateur de bande dessinée américain, créateur notamment du Spirit, prochainement adapté au cinéma.
Dans ce formidable Graphic Novel qu’est Le complot, Esneir s’intéresse à l’histoire du Protocole des sages de Sion, la sois disante profession de fois de Juifs qui, cachés dans l’ombre, préparent la domination du monde. Ce document antisémite, on le sait, a été inventé par un agent de la police du Tsar Nicolas II pour convaincre ce dernier de ne pas s’engager dans des réformes économiques, en faisant miroiter qu’un terrible complot de Juifs en serait à l’origine.
Pourtant, cet écrit continue encore et toujours d’être diffusé dans le monde. Malgré le fait que jamais ce pamphlet antisémite ne disparaîtra – l’antisémitisme fonctionnant en effet sur la paranoïa, la théorie du complot et flattant la peur des gens, il n’y aucune raison qu’un jour le Protocole disparaisse puisque ces vil sentiments seront toujours présents dans l’humanité et faciles à instrumentaliser – Eisner entend donner, à ceux qui le lisent, de quoi apprendre la vérité. Et pour cela, il utilise une narration graphique remarquable de clarté et d’intelligence, chaque case de son album étant parfaitement juste et claire.
Cet album de BD se révèle donc exceptionnel, tant par se densité, que par l’incroyable complot qu’il révèle : encore et toujours faire porter la responsabilité de l’angoisse du monde aux Juifs. Il est non seulement salutaire de le lire, mais aussi de le prêter et faire connaître autour de soi.
Grasset, 19 euros.
18 septembre 2007
Phèdre de Jean Racine
Confessons le sans rougir : l’intrigue du Phèdre de Jean Racine se révèle d’une linéarité et d’une simplicité exemplaire. Difficile de s’extasier face à un scénario qui, personne n’en disconviendrait, n’a rien d’intense ou même de recherché. Du reste, en reprenant l’intrigue de Phèdre (issue du théâtre classique grec), Racine n’entendait certainement pas faire œuvre de pionnier dans le genre dramatique. Au contraire, tout l’intérêt réside dans le fait que l’histoire soit déjà connue et que l’on puisse faire acte de création en s’emparant d’un matériau déjà pensé par un autre (Euripide, en l’occurrence) et en le sublimant selon l’esthétique de son temps, et de son pays.
En l’état, Phèdre de Racine se singularise par la beauté de ses vers, le rythme musical et lancinant imprimé par le dramaturge sur eux et sa manière d’amener la tragédie par un mouvement lent et inquiétant, mais imparable. Ce qui doit arriver, arrive : le tragique s’avère implacable car tout concourre dans le destin à produire l’expression de la mort et de la souffrance.
On peut par contre, à défaut de s’intéresser à la construction de l’intrigue, se concentrer plus volontiers sur la notion d’inceste. Dans l’édition Folio, la préface tente maladroitement de justifier le qualificatif « incestueux » appliqué par Racine à la relation unissant Phèdre à Hippolyte, alors que, Phèdre n’étant en rien liée par le sang à son beau fils, puisqu’elle n’est que la seconde épouse de son père, on ne comprend pas pourquoi il devrait y avoir un quelconque malaise à la voir aimer Hippolyte. Le commentaire prétend ainsi que si l’inceste est proclamée, alors qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’un amour techniquement incestueux, l’inceste est, de fait ! Quelle lapalissade décevante !
Tachons de sortir de cette dialectique biscornue, afin de mieux comprendre comment Racine peut affirmer qu’il y a inceste entre Phèdre et Hippolyte puisque ces derniers ne sont pas liés par le sang : en fait, la clé de l’énigme réside peut-être dans cette rêverie de Phèdre qui avoue son amour à Hippolyte lorsqu’elle lui raconte son souvenir de la première rencontre avec son père Thésée : elle l’accueillit et l’aida à défaire le minotaure. Mais, en rapportant le récit à son fils Hippolyte, Phèdre rêve tout haut et avoue qu’elle aurait voulu qu’Hippolyte eut pris la place de Thésée et ainsi que l’histoire d’amour ne se fusse pas consommée avec le père mais avec le fils.
La réaction d’Hippolyte est celle d’un jeune homme profondément choqué. Pourquoi ? Sans doute parce que, comme Freud l’a démontré en travaillant sur le complexe d’Œdipe, l’enfant se retrouve un jour en rivalité avec son père pour l’obtention de sa mère. En entendant Phèdre lui rapporter son désir, Hippolyte se trouve confronté à ce qu’il a effectivement désiré dans sa petite enfance, mais qu’il a du taire et refouler en lui. Sa seconde mère lui propose de pouvoir donner acte à son désir incestueux de manière légale. Souillure du désir : le fils, selon la mère, aurait du prendre la place de son père, dans tous les sens du terme.
Ainsi, on comprend pourquoi, Thésée revenue à Athènes, Hippolyte ne confesse pas les événements passés et pourquoi il se laisse accuser d’avoir voulu attenter à la personne de Phèdre. Jeune homme droit et honnête, mené par le désir de vérité et par l’acceptation complète de son être, Hippolyte ne peut nier la réalité de son désir. S’il se défaussait en avouant la vérité : à savoir que c’est Phèdre qui lui a fait part de ses sentiments, il se donnerait l’impression de nier le trouble qui l’a alors saisi.
Et, d’une manière sans doute plus souterraine encore, on peut imaginer qu’Hippolyte apprécie de faire ainsi la nique à Thésée revenu. L’expression de son propre désir incestueux le pousse à s’opposer de nouveau à son père, de le faire enrager, de lui montrer qu’il pourrait, s’il le désirait, posséder sa femme.
Ainsi, on peut considérer que Jean Racine a eu l’intuition que dans le cadre de Phèdre se trouvait des éléments permettant de révéler l’intensité dramatique de l’amour incestueux sans pour autant en montrer un qui aurait été trop choquant. En d’autres termes, Racine évite de bousculer un public que l’on aurait imaginé remué d’entendre une mère confesser à son enfant son amour pour lui tout en lui offrant la satisfaction morbide de l’expression de cet amour.
Gallimard, 2,50 euros.
15 septembre 2007
"Un peu de cocaïne pour me délier la langue" de Sigmund Freud
« Un peu de cocaïne pour me délier la langue » n’est pas, à proprement parler, un ouvrage de Sigmund Freud, mais plutôt une anthologie de ses textes relatifs à la cocaïne.
On passe un moment bien agréable dans cet ouvrage malgré la rigueur scientifique de la grande majorité des pages, durant lesquelles Freud analyse l’utilisation de la coca sur des cobayes et lui-même. Aussi étrange cela puisse-t-il paraître, il ne semble y avoir, à l’époque, aucun phénomène secondaire important à l’utilisation de la cocaïne ! Mieux, cette dernière est même utilisée pour guérir les morphinomanes de leur addiction. N’ayant aucune connaissance sur ce domaine, je ne m’explique pas l’absence de contre phénomènes.
En tout cas, la partie la plus intéressante du livre réside probablement dans les lettres de Freud à sa fiancée : il réside alors à Paris où il fait la cour à Charcot tout en poursuivant ses études médicales sous sa direction. Les qualités littéraires dont fait preuve notre médecin, son sens de la description, son honnêteté dans la peinture qu’il fait de lui-même à Martha sont très appréciables et concourent à donner un visage humain et touchant à l’homme.
Malheureusement, il nous faut bien confesser que ce recueil manque d’un réel appareil critique : l’introduction du psychanalyste Charles Melman voit ce dernier défendre l’idée que les médicaments anti-dépresseurs sont l’équivalent de la cocaïne de l’époque (sic) et Jean-Louis Chassaing, autre psychanalyste lacanien, prétend que Freud aurait compris que la cocaïne abâtardissant la liberté de l’homme : il aurait alors tout quitté pour retrouver, sans le sou, Martha : des propos que rien ne vient justifier, ni les propres paroles de Freud, ni un courrier, ni même un ouvrage cité en note…
Max Milo, 10 euros.
Fragments posthumes sur l'Eternel Retour de Friedrich Nietzsche
C’est à la suite de la lecture des commentaires de Luc Ferry sur Friedrich Nietzsche (dans Qu’est-ce qu’une vie réussie ?) qu’il m’est venu l’envie de revenir à Nietzsche et surtout à cet Eternel Retour, point pseudo-mystique de la philosophie du penseur fou. Moi qui détestait Nietzsche et le vouait aux gémonies, si l’on m’avait dit qu’un jour je serais conquis par sa pensée, j’en aurais bien ri. Mais Ferry a su tellement bien traversé les brisures de ses écrits pour en tirer une parole centrale que j’en ai été retourné.
Comme l’explique le descendant du grand Jules, Nietzsche a donné naissance à une philosophie de la vitalité, de la libération des instincts, de la joie, qui est totalement opposé à toute forme de nihilisme, c'est-à-dire de transcendance – comprendre par là que rien n’est plus important que la Vie, aucune cause ne mérite que l’on se batte ou meure pour elle, qu’il n’y a rien qui fasse sens dans le monde, que tout est pur continence, pur hasard et que, d’ailleurs, la volonté n’existe pas, pas plus que le libre arbitre et que la seule bonne vie qui fusse soit celle intense, celle dans laquelle nous sommes prêt à concevoir un mouvement cyclique du Temps, à accepter qu’à jamais, une éternité même, nous revivions ce moment. Ainsi est l’Eternel Retour, qui n’a rien de religieux dans le propos, même si Nietzsche n’a pas su éviter de parler de ce concept de nouvelle religion.
Dans ce petit recueil qu’est Fragments posthumes sur l’Eternel Retour, dense à lire, les éditions Allia ont réunis l’ensemble des fragments du maître ayant traits à cette doctrine. On ne vous mentira pas : lire Nietzsche demande une grande concentration, une culture et un esprit solide et surtout, d’avoir lu une introduction à l’œuvre sans quoi il est im-po-ssi-ble de comprendre quoi que ce soit à Nietzsche.
Ici, le penseur allemand révèle l’instant tragique de l’Eternel Retour, couronnement de la Volonté de puissance : le nihilisme est en train de perdre le Monde ; en cela que les idées communistes contiennent en elles le germe de la folie, l’idée d’égalité entre les Hommes étant impossibles ; quant au Christianisme, après avoir bâti une civilisation d’une grande puissance, et donné naissance à des quasi surhommes (comme Napoléon), voilà que sa Volonté de puissance s’effondre et que toute la masse de force qu’elle a concentré s’étiole : dire que Nietzsche et seul contre tous, en plein positivisme, avait compris le désenchantement du monde causé par la science aidant, et que notre culture allait s’effondrer ! : l’Eternel Retour permet de sortir de cette impasse nihiliste en instaurant une idée d’une grande simplicité et d’une grande pureté. « Toi, semble dire Nietzsche au lecteur, es-tu prêt à revivre éternellement le même moment ? » Voilà la façon habile qu’il a imaginé pour sortir du nihilisme. Il s’agit d’accepter l’idée que le monde est composé de Forces, tout comme l’individu mû par sa Volonté de Puissance, cet Instinct de Vie : l’Eternel Retour se pose comme le moment où le silence se fait, comme si l’on pouvait figer le temps autour de soi et où se concentre une incroyable quantité de puissance.
Mais Nietzsche va plus loin car il estime qu’éternellement, le monde recrée les même conditions propices aux actions et donc, mieux vaut que l’Homme ne s’inquiète pas de la fatalité ou des contingences : la causalité n’existe pas, le hasard est tout : l’Homme n’a aucun moyen d’action sur le Monde l’entourant autre que lui-même. Attention ! Pour Nietzsche, il ne s’agit pas de la répétition des mêmes événements (ce qui impliquerait un fatalisme complet puisque quoi que fasse l’Homme, les choses ne pourraient évoluer), mais du même type d’événement, ce qui implique une toute autre posture, à savoir que l’Histoire se répète en apparence, mais pas dans son sens profond. Et l’Homme a donc le devoir de vivre le moment présent, le seul instant vrai et authentique, le « maintenant » sans tenir compte du passé ou de l’avenir, abstractions de l’esprit induites par une conception erronée du monde, ni se reposer sur la morale ou la religion, mensonges destinés à domestiquer ses instincts et son être.
Une langue complexe et difficile devra être décryptée par le lecteur qui ne pourra compter sur les notes de fin de volume, quasi incompréhensibles pour la plupart ! On apprécie par contre l’introduction et surtout la postface qui explicitent considérablement la lecture de fragments et d’aphorismes qui, à l’instar des éclairs, zèbrent le ciel de notre conscience pour nous révéler des instants de vérités tragiques.
Allia, 6,10 euros.
14 septembre 2007
Qu'est-ce qu'une vie réussie ? de Luc Ferry
Cet ouvrage de Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation et philosophe à plein temps, a su me passionner comme rarement un ouvrage l’aura fait. En posant la question Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Ferry entreprend un voyage dans les univers de la philosophie, partant de l’explosion matérialiste de Friedrich Nietzsche pour remonter au temps grec de Platon, des Epicuriens et Stoïciens avant d’interroger la révolution chrétienne puis le rapport de cette religion avec le platonisme et l’aristotélitisme avant de revenir à la réflexion sur la transcendance lors du passage du vieux monde à la renaissance et pour finir, par se demander ce qui peut caractériser la vie réussie des Hommes d’aujourd’hui.
Le moment le plus brillant du livre tient à sa présentation et ses commentaires sur la philosophie de Nietzsche : pour moi qui ait toujours connu une vision angoissante de la vie, découvrir un penseur prônant le refus du passé et de l’avenir, la libération des instincts et conseillant de jouir du moment présent m’a fasciné. Pour Nietzsche, le secret de la vie réussie tient au grand style, à son intensité, à l’exploration des émotions rencontrées et au mythe de l’Eternel Retour : à savoir, pourrait-on souhaiter, face à un événement, que ce dernier se répète à jamais. Si oui, alors on doit, au moment où il se déroule le vivre avec toute l’intensité dont on est capable sans crainte d’autre chose.
Puis, Ferry repart donc dans le passé en révélant la divinité du cosmos chez les Grecs et Romains, caractéristique sans cesse tue par les commentateurs de ces pensées, afin de ne pas trop choquer sans doute un auditoire à qui on fait prendre des vessies pour des couleuvres. Plus que jamais, on comprend pourquoi le psychanalyste Jacques-Alain Miller assimile le stoïcisme à une philosophie d’esclaves. Indispensable à lire pour comprendre que les grécos-romains louent le fatalisme et la soumission à un cosmos prétendument divinisé.
Puis, le moment chrétien jouit de longues analyses passionnantes, Ferry interrogeant la révolution induite par l’en-tête de l’Evagile de Jean dans la réflexion philosophique du monde greco-romain. Passionnant, tout comme ses explications sur la place qu’occupe alors la philosophie : une servante de la théologie et non plus un moyen de se sauver par soi-même : désormais, il faut remettre son destin entre les mains d’un autre, le Christ, et ne plus penser par soi-même.
En revenant au moment présent, Ferry se perd un peu dans des raisonnements répétitifs sur la notion de transcendance mais la pédagogie en sort vainqueur. Le moment nietzschéen sera finalement celui mis en avant par l’auteur comme essentiel à la vie réussie, mais doublé d’une réflexion plus personnelle sur l’intensité de l’existence à travers la multiplicité des expériences.
Au final, ce livre constitue un formidable et passionnant ouvrage de vulgarisation qui reste très lisible bien que les pensées abordées soient complexes et implique une bonne dose de concentration. En révélant les concepts philosophiques des uns et des autres, Ferry permet aussi de libérer notre regard de leurs écrits qui sont parfois l’arbre cachant la foret : à savoir qu’on ne peut pas tout connaître d’un auteur, on pioche dans un livre, on parcours un écrit et on pense comprendre sans se rendre compte que ce que l’on perçoit de lui ne fait pas unité. D’où la grande importance de ce genre d’ouvrages qui libère l’esprit d’a priori et de fausses idées pour offrir une solide introduction permettant, ensuite, de se lancer ensuite dans la lecture même des philosophes.
Grasset, 20 euros.
09 septembre 2007
The death of Superman de Collectif
Death of Superman, le graphic novel le plus vendu de tout les temps (!), reprend les aventures de Superman parues dans les années 90 durant lesquels se dernier rencontra… la mort.
Soyons franc : il n’y a quasiment rien à dire de cet album. L’intégralité du récit tourne autour d’un combat désespéré entre la Ligue de Justice et une créature étrange et manifestement invulnérable. Superman, seul capable de lui tenir tête devra se battre avec toute sa puissance jusqu’à un épisode final durant lequel le combat sera raconté en pleines pages.
Et pourtant, malgré l’apparente simplicité du procédé, le récit fonctionne à merveille. Bien que les scénaristes se succèdent sur les épisodes, une unité de ton remarquable se fait sentir et on ne ressent quasiment pas de changement de style dans la narration (l’éditor de l’époque a fait un sacré boulot !). Quant au graphisme, il en va de même, ce qui est extrêmement rare dans le comics : de plus, les dessins sont particulièrement réussis, sauf peut-être pour l’épisode final : Dan Jurgens a vraiment un vilain style et bien que ses planches aient du panache, il faut bien reconnaître le manque de finition qui en gâte l’effet.
Nous confirmons en tout cas l’intérêt pour ce récit qui devra être complété, pour avoir l’histoire complète et de la mort et la résurrection de Supes, de A world without Superman et The return of Superman.
DC Comics, 9,99 dollars (on conseillera une commande par Amazon où l’album est vendu 7,70 euros ! L’album a aussi existé en français, mais dans une édition bien plus onéreuse : il est aujourd’hui visiblement épuisé. Du reste, le niveau d’Anglais réclamé pour la compréhension est celui d’un collégien.)
02 septembre 2007
La chair de l'orchidée de James Hadley Chase
La chair de l’orchidée de James Hadley Chase rconte la suite de Pas d’orchidées pour miss Blandish. On découvre que la miss en question a eu le temps, à la fin du précédent tome, de donner naissance à une enfant, Carol, une rousse aussi incendiaire que sa mère – une idée totalement absurde, mais bon... La petite a hélas hérité de la folie de son père et se trouve confinée en hôpital psychiatrique pour l’heure. Seulement, par une nuit sombre, elle réussit à s’évader : va alors commencer une sombre et terrible histoire.
Disons le clairement : ce roman n’est pas à la hauteur de Pas d’orchidées… : Chase a cherché un donner vie à un roman plus travaillé et mieux écrit mais, dans le même mouvement, il a oublié ce qui faisait le charme de son premier livre, à savoir un ton froid et direct, une violence crue sans justification et un appétit pour le macabre. Il balaye tout cela d’un revers de main dans La chair de l’orchidée : Carol devient une héroïne qu’il magnifie et met en valeur, lui offrant quelques scènes d’anthologie grâce à sa folie ainsi qu’une sirupeuse romance. Les seconds couteaux sont heureusement toujours aussi immondes et dégueulasses, mais le romancier en fait parfois trop.
Un problème se pose aussi dans sa volonté de multiplier les rebondissements, les surprises et les embûches. Tout cela fleure bon l’artifice destiné à rallonger le livre, jusqu’à cette dernière séquence parfaitement ridicule qui conclue le livre. On sent à quel point Chase a eu une influence déterminante sur le cinéma hollywoodien en lisant ce livre : on y retrouve tout ce que le cinéma US mettra en scène par la suite. Aujourd’hui, ce livre pourrait être adapté quasiment tel quel : c’est un scénario prêt à être tourné. A de rares occasions, Chase retrouve le souffle de son premier livre notamment lorsque Carol tombe sur les Flemming, un couple complètement barré qui fiche le frisson et qu’on verrait bien dans un Massacre à la tronçonneuse…
Pourtant, malgré nos critiques, on aurait tort de croire que ce livre ne nous a pas plu. Il nous a déçu, nuance. En fait, on passe malgré tout un excellent moment à le lire : un bon roman de gare à bouquiner dans un train, un avion ou sur son canapé pour se délasser après une journée difficile. Seulement, il nous paraissait essentiel de bien faire comprendre à ceux ayant aimés Pas d’orchidées que, non, ils ne retrouveront pas le même niveau de roman. Chase s’est embourgeoisé en deux livres – entre Pas d’orchidées et La chair de l’orchidée, il a écrit Eva… Il n’aura pas perdu de temps.
Gallimard, 6,60 euros (à noter qu’on le trouve toujours dans sa vieille édition à 3,05 euros !)










