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Face au travail d’Annick de Souzenelle, on ressent des sentiments mêlés comme de la perplexité et de l’intérêt mais qui ne tardent pas à laisser place à un rejet général… Mais pénétrons plus en avant dans cette Alliance oubliée pour justifier nos réactions contrastées : Annick de Souzenelle traduit et commente ici les quatre premiers chapitres de la Genèse, texte ô combien contesté aujourd’hui par la biologie, l’archéologie, l’épistémologie, l’histoire voire même la théologie ! Qui croit encore, aujourd’hui, que Dieu a bâtit le monde en six jours et qu’Adam et Eve furent nos ancêtres ? À part certains chrétien fondamentalistes dont la bêtise n’a d’égale que la piété pour piétaille qu’ils affichent, plus personne. Annick de Sounezelle présente donc ici (rappelons que le livre date de 2005) une interprétation du texte revendiquée comme nouvelle et surprenante : soit revenir au sens même des termes hébreux pour en donner une traduction inédite et une interprétation jamais entendue à ce jour. Ainsi, la Genèse ne serait pas le récit des origines de l’Humanité d’un point de vue historique mais ontologique. Comprendre par là que le texte hébreu serait comme un code qui, une fois déchiffré, révélerait la vérité même de l’Etre et permettrait une élévation spirituelle nous permettant de revenir à Dieu, de faire de nous des nouveaux Christ : rien que ça !


On ne peut s’empêcher de ressentir comme une pointe d’agacement face à un tel programme. En effet, pourquoi ne pas avoir fait référence dans ce livre au travail d’André Chouraqui : ce grand hébraïste a traduit la Bible (entre les années 50 et 80) de manière radicalement nouvelle, revenant au fondement du texte, quitte à en livrer des vers jugés abscons par plus d’un catholique. Pourquoi ne pas avoir fait référence à la tradition rabbinique pour laquelle la Genèse n’est pas le récit des origines de l’Homme mais plutôt un discours de l’image et de la sagesse ? Pourquoi ne pas avoir parlé des travaux des Pères de l’Eglise à ce sujet qui ont eux aussi travaillé ce texte, révélant ses trésors cachés ?

Après tout, ne jetons pas la pierre à Annick de Souzennelle et Frédéric Lenoir (rédacteur en chef du Monde des religions, auteur de nombreux ouvrages, ici présent dans le rôle de l’intervieweur dont les questions permettent à la théologienne d’expliciter ses idées). Le but du livre n’est pas là : il s’agit de faire la promotion du travail de Souzenelle auprès d’un public ne la connaissant pas – cette remarque n’ayant aucun caractère péjoratif, au contraire. Il faut dire que la dame a signé 1500 pages sur la traduction de la Genèse dans les deux tomes d’Alliance de feu (récemment réédités sous de nouvelles couvertures) et qu’un digest s’imposait.


Mais reprenons : Frédéric Lenoir introduit ce livre et passé sa présentation de la critique historique sur la Bible (claire et pertinente), nous sommes introduits dans le face à face entre lui et Annick de Souzenenelle. Lenoir l’interroge et cherche à comprendre sa démarche, sa méthode de travail ainsi que les apories de ses traductions. On apprécie la sincérité de la démarche de Lenoir et le courage éditorial d’Albin Michel : Lenoir entend en effet opposer un discours rationaliste et précis à une Annick de Souzenelle enflammée, de manière à donner une vision la plus objective possible des qualités et défauts de ses analyse. Bravo ! Toutefois, certains passages mettent presque mal à l’aise comme lorsque Lenoir tacle la théologienne sur sa lecture quasi fondamentaliste de la Bible : ses réponses sont, non pas hésitantes, mais quelque peu pathétiques comme lorsqu’elle affirme qu’il suffit d’étudier la Bible pour comprendre que cette dernière ne peut pas ne pas être la voix de Dieu : une réponse traduisant une réelle innocence qui fait un peu de peine face à l’insistance d’un Lenoir trop heureux de faire entendre sa voix… De plus, notre bouillant journaliste aurait pu moins titiller Souzenelle sur cet aspect ô combien intime de sa relation avec la Bible et plutôt pointer le fait qu’avant elle, il y avait déjà une théologie brillante sur le sujet. Etrange que Lenoir ne cherche même pas à remettre en cause ce point si particulier qui est pourtant la pierre d’achoppement du livre.


En effet, la seconde partie de l’ouvrage voit la traduction complète des trois premiers chapitres de la Genèse avec une ébauche du quatrième. Souzenelle y développe ce qu’elle laissait déjà entendre dans son entretien avec Lenoir, à savoir sa vision ontologique (l’ontologie étant l’étude des êtres en eux-mêmes et non tels qu'ils nous apparaissent) du texte de la Genèse. Nous n’allons pas nous livrer à une analyse poussée de ses propos, sans cela cette chronique nous occuperait (et vous aussi par la même occasion, chers lecteurs) de longues heures. Non. Mais par contre, nous allons résumer et remettre en cause les considérations de Souzenelle. En effet, cette dernière voit dans le récit de la création du Monde et d’Adam et Eve non pas le récit des origines de l’Homme, mais la révélation des secrets de la psyché humaine. Concrètement, elle en déduit de sa lecture que l’Homme a été crée duel, lumière et ombre. Coupé de la racine divine, il reste capable de se rempoter à condition de se confronter à sa part d’ombre et d’affronter l’adversaire, le Satan, ce grand ennemi dont il devra déjouer les manigances. Il lui faudra alors se débarrasser des contingences de désir et de soumission à l’ordre matérielle pour laisser libre cours à son intelligence sensible et spirituelle… la vision de Souzenelle se veut surprenante et même révolutionnaire. Pourtant, ce qu’elle en dit apparaît comme étant tellement évident et déjà connu que sa nouvelle traduction semble non pas inutile, car elle pointe nombre d’éléments intéressants, mais soutenue par une grande prétention.


Souzenelle ne cesse de répéter que les traductions officielles trahissent le texte. Mais en fait, à les confronter à la sienne, on ne peut lui donner raison. Pourquoi ? Premièrement, les traductions « officielles » respectent simplement la syntaxe de la langue française. La version de Souzenelle est quant à elle incompréhensible – peut être plus fidèle oui, mais à quoi bon ? On ne peut décemment pas imprimer ce texte : n’importe quel lecteur aurait tout autant intérêt à abandonner aussitôt. Les paroles de Dieu adaptées par la TOB ou la Bible de Jérusalem donnent un sens peut être tronqué à certains passages de la Genèse mais ce n’est pas pire que l’incompréhension suscitée par celle de Souzenelle. Cette dernière confond en fait traduction et interprétation : car elle-même doit se résoudre à une analyse fouillée et poussée de chaque mot du texte et parfois allant jusqu’à discuter de la valeur même d’une lettre. Or, quand on lit les livres d’un théologien comme Jean-Yves Leloup (édité notamment par Albin Michel – lire entre autre son commentaire de l’Evangile de Jean), que découvre-t-on ? Que ce dernier se base sur une traduction simple et lisible mais dont il tire un enseignement riche. En fait, il ne suffit pas de livrer la traduction la plus fidèle au texte mais aussi de l’interpréter. Or, un Leloup par exemple a déjà dit autant ou presque qu’une Souzenelle dans un langage autrement plus clair et accessible ! Souzenelle oublie en fait une donnée majeure du problème : la Bible implique une lecture active et un travail de réflexion sur le texte qu’un lecteur moyen ne peut faire seul. Il lui faut donc impérativement en passer par des théologiens ou des membres du clergé. De fait, Souzenelle a tort de présenter sa traduction comme étant supérieure aux autres : qu’importe son degré d’exactitude puisqu’elle est encore plus incompréhensible que les plus connues du genre.


La vraie force de son travail, l’apport unique et particulier de ses écrits devrait donc en tenir à ses interprétations. Mais regardons cela de plus près : Souzenelle en appelle en fait à des réflexions psychologiques dont elle reconnaît elle-même le lien avec celles d’un Carl Gustave Jung – comprnez que cela a déjà été dit. A-t-on vraiment besoin d’une nouvelle traduction pour comprendre que l’Homme doit sans cesse faire face à ses démons et les supplanter pour gagner en sagesse ? Franchement, qui ne comprends pas que chaque obstacle s’interposant entre l’Homme et la divinité doit être surmonté et compris pour gagner en force spirituelle : même un Paulo Coelho l’a exprimé dans son Alchimiste ou le Pèlerin de Compostelle. Après tout, le Christ avait bien dit que nous étions tous des dieux : le travail fusionnel avec Yavhé se fait dans l’intérieur de notre âme, cela est évident. Celui qui croit qu’il suffit de faire l’aumône le dimanche à la messe n’a rien compris au sens véritable de l’engagement chrétien. Il s’agit non pas de donner, mais plutôt se donner. Une nuance énorme !


Le problème de cette Alliance oubliée se trouve donc là : aussi intéressant soient les propos tenus par Souzenelle, ils finissent par évoque des positions presque contraires à celle d’un Chrétien : le gnosticisme guette l’auteur à plus d’un tournant. Car elle évoque si peu l’Amour, l’agapé, que cela en devient suspect. À quoi bon répéter qu’il y a un travail sur soi à effectuer, retour en son âme, retour à son énergie divine cachée dans son ombre à cause du Satan puisque de toute façon, elle ne donne aucune méthode pour arriver à cela ? Comment faire pour entamer ce long processus spirituel qu’elle appelle de tous ses vœux ? On n’en a pas la moindre idée. Comment ne pas songer alors à ce Jésus parlait Araméen d’Eric Edelmann qui lui aussi prétendait donner la traduction la plus juste des paroles du Christ, la vraie de vraie cette fois ci, mais qui finalement se retrouvait dans la même impasse : au final, pour devenir comme Jésus, pour atteindre l’illumination, comment fait-on ? Aucune idée.

Il y a là comme un lourd pêché d’orgueil dans le travail de Souzenelle : tant d’énergie déployée à retrouver le sens caché de la Genèse, tout cela pour en arriver à une traduction incompréhensible impliquant des pages et des pages de commentaires pompeux et abscons truffés de commentaires crypto new age du type : « Les cieux sont, en l’Homme, de l’inconnu parce que de l’ « inaccompli ». L’inaccompli est une somme d’énergies potentielles, innombrables, symbolisées par les poissons créés au cinquième jour de la Genèse. Ces énergies abondent, « grouillent », dit le texte, comme des satellites autour de leur soleil, la Semence divine. Travaillées par l’Homme, avec l’aide de Dieu, elles s’accompliront et feront germer et croître la Semence. » (page 115) ou encore «  Le nombre quatre est lié à une idée de stabilité, d’équilibre, voire d’arrêt nécessaire à toute structuration ; il évoque une matrice, et en cela est inséparable du nombre trois qui est mouvement et vie dans la matrice. Paradoxalement, le quatre correspond à la lettre Dale qui signifie la « porte » ; si la matrice ne donne pas naissance elle devient tombeau. Cela veut dire que ce nombre lié à la stabilité jouit d’une dynamique interne, mais qu’il structure et abrite cette dynamique. » (page 133).


Des commentaires sur la Genèse, il y a en a eu de brillants à partir d’une traduction classique. Les Pères de l’Eglise laissaient travailler leur intelligence sur les textes sacrés, se laissant porter par l’Esprit Saint pour accoucher les secrets des paraboles de Jésus ou des interventions de Dieu : elles se révèlent lumineuse leurs compréhensions des textes et les lire nous décillent le regard et les oreilles, laissant apparaître la splendeur de la Vérité. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun intérêt à percer le sens hébreu des mots de la Genèse, ni que certaines erreurs de traductions n’ont jamais été commises et qu’elles n’ont eu aucune conséquence, mais je pense qu’à trop vouloir donner la traduction parfaite d’une phrase, on finit par en devenir dépendent : la parole de Dieu ne sert pas à faire fonctionner son cerveau à plein régime comme un ouvrier dans une usine de montage ; au contraire, elle nourrit, elle est ce pain dont l’Homme a besoin et auquel Jésus fait référence dans son Notre Père…


Annick de Souzenelle est donc, à mon sens, engagée dans un combat à la Don Quichotte : elle s’attaque à un texte dont elle se persuade que la Vérité jaillira de la traduction la plus fidèle aux termes hébreux. Elle en oublie que, irrémédiablement, traduire une langue dans une autre revient à trahi le texte et à le dévier de son sens premier. Ceci pourrait, de toute façon s’excuser si son interprétation autorisait une élévation spirituelle. Mais las, sa propre lecture entend donner une vision définitive d’un texte dont elle-même reconnaît pourtant que les degrés de lecture sont nombreux. De plus, elle en donne une vision qui n’a aucune assise chrétienne mais relève d’un mélange de psychologie, de lecture rabbinique, de new age et d’angéologie de la même tendance : bref, elle à répéter ce que nombre de théologiens, rabbins, psychanalystes ou mêmes romanciers se sont échinés à dire avant elle de l’Homme et de son Etre. Pêché d’orgueil.


Albin Michel, 18,50 euros.