2253003662

La curée, roman d’Emile Zola, met en scène le Paris du baron Haussmann, celui auquel Napoléon III a confié la tâche de faire de l’ancienne Lutèce la première capitale européenne en la détruisant pour mieux la rebâtir. On sait qu’il y a eu, durant ces gigantesques travaux, de sombres manipulations d’argent qui ont sans doute permis à certains de s’enrichir.

Justement, dans La curée, on suit Saccard, un homme arrivé à Paris avec le goût de l’argent déjà en bouche. Obsédé par la fortune à se faire, il bénéficiera de l’appui de son frère, membre du gouvernement, et de sa sœur, une étrange entremetteuse. Remarié à la superbe et fortunée Renée, il fait venir sur Paris son fils Maxime. Ce dernier a sept ans de différence avec sa belle mère : efféminé, il devient le chérie de Renée et de ses amis.

Saccard se lance dans de fébriles spéculations boursières en jouant sur la vente de terrains, marchant sur la corde raide et évitant sans cesse la banqueroute. Pendant ce temps, Renée s’ennuie : la jeune femme a le vice en elle ; elle cherche une façon de s’adonner à un crime sensuel à la hauteur de son désoeuvrement. En faisant de Maxime son amant, elle trouvera comment tomber au plus bas.

Dans ce roman, la spéculation immobilière permet à Emile Zola de livrer une étude de mœurs sur la bourgeoisie du second empire et de l’ausculter. La fascination de la famille Saccard pour l’argent et leur comportement scandaleux (ils dépensent comme ils respirent) appelle chez Zola une condamnation : cette appétit de possession entraîne un dysfonctionnement psychologique de chacun.

Mais, finalement c’est aussi et surtout à Renée que s’intéresse le romancier. Saccard, mine de rien, est un ascète de l’argent : s’il convoite la richesse et ne vit que par elle, il semble bien s’en porter. Zola ne le condamne pas ou en tout cas ne révèle pas que son esprit en pâtisse. Il y a une certaine admiration de l’auteur pour ce personnage dont la volonté est tout entière tournée vers un seul but. Son regard sur Maxime se veut par contre bien plus dur : sous sa plume, le fils Saccard tient de la lopette ; charmant, certes, mais totalement inconsistant, une sorte de pauvre garçon n’ayant rien dans la tête ni le cœur.

Et puis, il y a Renée : son personnage fascine et enchaîne le lecteur. On croit parfois ressentir le parfum capiteux qu’elle dégage, on l’imagine, on ressent sa sensualité. Mais qu’a voulu véritablement écrire Zola à son sujet ? Notre moraliste veut-il condamner Renée ? Son goût pour le Mal, pour le pêché, a un parfum de tragique qui n’est pas sans évoquer Madame Bovary : il semble difficile de condamner Renée. Son mariage avec Saccard tient de l’arrangement, du simple contrat : Renée est une sacrifiée, le bouc émissaire de l’argent. Elle prend sur elle le poids du pêché de Saccard : le mal être de Renée tient à ce que sa vie se résume à de l’or, et à rien d’autre.

Le style est à l’avenant du sujet : baroque et mélancoliquement sensuel. Ses descriptions font vivre le Paris de l’époque avec un luxe de détails donnant une coloration réaliste, une densité exceptionnel au monde de Renée : comme disait Napoléon à Jacques Louis David au sujet de son tableau du Sacre : « ce n’est pas un roman, on marche dedans ! » Pourtant, malgré ces exceptionnelles qualités, on n’échappe pas totalement à certaines facilités agaçantes, notamment sur la deuxième partie du livre nous contant l’ascension de Saccard : tout s’arrange tellement facilement pour lui qu’on a parfois du mal à croire au récit que nous en fait Zola. Mais au-delà de cette partie critiquable, on évolue dans un impressionnant tableau, inquiétant et fascinant, aussi grotesque que beau : un paradoxe dans lequel il y a une constante : le vice ne côtoie que le vice.

Le livre de poche, 4 euros.