Je ne peux pas résister à l’envie de vous faire lire un article du Magazine Littéraire sur Heidegger, intitulé : La technique : la question de l’avenir. Je vous demande d’y prêter attention car suivra une analyse logique de ce texte qui, vous le verrez, nous plongera dans un abîme de perplexité.

Ainsi, ce texte fait référence à la position de Heidegger sur la technique. Point n’est besoin de la connaître, le propos n’est pas là. Mais voyons plutôt ce que le philosophe Dominique Janicaud (auteur de Heidegger en France et de La puissance du rationnel) nous dit des critiques tenues à l’égard de la position d’Heidegger :

« A ce point du parcours, Heidegger est l’objet de deux attaques opposées, totalement contradictoires entre elles : l’un lui reproche de rester encore métaphysicien dans cette quête du Propre et de se replier sur une sorte de moralisme de l’espoir ontologique ; l’autre, à l’inverse, n’y trouve plus aucun fondement pour une éthique de la responsabilité où la vérité argumentée soutient la communication critique, l’engagement pratique. On aura reconnu d’un côté la déconstruction menée par Derrida ; de l’autre, le néo-rationalisme critique, dont le représentant le plus éminent est Habermas. »

Voilà le texte en question. N’espérez et n’essayez pas trop de le comprendre, le but n’est pas là. Non, cherchons plutôt à réfléchir à l’articulation logique des propos présentés.

On nous dit que les critiques faites à Heidegger sur la problème de la technique se regroupent en deux attaques qui sont contradictoires. Or, nous savons, au moins depuis Platon, que deux choses ne peuvent se contredire en étant vrai tout à la fois. S’il fait jour, il ne peut pas faire nuit. Si j’ai faim, je ne peux pas me sentir rassasié. Si j’aime une personne, je ne peux pas la haïr. Si je ne suis pas raciste, je ne peux pas être antisémite.

Pourtant, les personnes tenant les accusations formulées à l’égard de Heidegger sont dans les deux cas, d’éminents philosophes. Jacques Derrida, Jürgen Habermas : faites une recherche sur Amazon ou Google et vous verrez qu’il s’agit d’auteurs importants dont la pensée se veut rigoureuse.

Alors, où cela nous mène-t-il ?

Suivez moi un instant :

-Janicaud a tort : soit il n’a pas compris la pensée de Heidegger, soit la pensée de Derrida, soit la pensée de Habermas, soit deux de ces pensées, soit toutes ces pensées. Dans ce cas là, le philosophe prouve que tout philosophe qu’il est, il n’est pas au niveau de ses prétentions.

-Janicaud a raison : il a compris la pensée de Heidegger et il a su analyser le caractère contradictoire des arguments de Derrida et de Habermas : dans ce cas, alors, cela signifie que soit Derrida n’a pas les moyens de ses prétentions, soit Habermas n’a pas les moyens de ses prétentions.

Dans n’importe quel cas, on voit là que, tout philosophes soient ces trois hommes, leur pensée fait problème. En affirmant que des philosophes tiennent des propos contradictoires sur Heidegger, Janicaud révèle qu’un philosophe peut donc dire n’importe quoi sur la pensée d’un autre philosophe. Sinon, comment Derrida pourrait-il se tromper ? Si Derrida pense + et Habermas pense - , alors un des deux a forcément mal compris Heidegger. Ou alors, Janicaud est le coupable : il peut croire que Derrida et Habermas se contredisent, ce qui ne serait pas le cas, ou alors mal comprendre Heidegger, mais alors comment comprendre que ces ouvrages sur Heidegger soit si reconnu ? Dans tous les cas, quelqu’un se trompe.

Je ne vois, en l’état, qu’une seule façon de sortir de la contradiction en place : citer Ferdinand de Saussure, le célèbre linguiste : « Le point de vue crée l’objet. » L’objet est ici la pensée de Heidegger sur la technique et le point de vue, celui de Janicaud, Derrida et Habermas. C’est-à-dire que la façon dont Heidegger pense serait plus stimulante qu’effective. Sa pensée n’est pas rigoureuse, objectivable, mais plutôt de l’ordre du subjectif. Et donc, personne ne se serait trompé : Janicaud, Derrida et Habermas auraient tous les trois un positionnement à l’égard d’Heidegger qui ne seraient pas contradictoires, mais se superposeraient en couches successives. De ces trois points de vus convergent, se dégagerait une vérité, ou tout du moins une compréhension plus effective de la pensée de Heidegger. Rappelons, par exemple, que Sartre a fondé l’existentialisme en lisant Heidegger dans une mauvaise traduction française !

De la, on peut se demander et s’interroger sur les illusions que les philosophes entretiennent sur leur système de pensée et celui des autres. De même devrait-on se demander si un philosophe ne devrait pas, de temps en temps, chercher à vérifier ses pensées. On se reportera à Sagesse et illusions de la philosophie de Jean Piaget pour trouver un développement conséquent sur cette dernière réflexion.