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Dans Antigone de Sophocle, s’affrontent finalement non pas deux êtres, mais plutôt trois discours.

Celui de Créon est hyper policé – comprendre bien adapté à la polis, la cité grecque. On dirait aujourd’hui qu’il s’agit d’un discours de real politic. Avec Jacques Lacan, on n’aurait pas peur de pointer que le discours de Créon, sa prétention à défendre les lois de la cité, à instaurer son respect de la tradition de la loi s’apparente au discours du Maître, à cette fameuses butée du réelle que « dénonçait » Lacan dans le Séminaire sur le Sinthome. Le réel, qu’est-ce ? Chez Lacan, il ne s’agit pas de ce qui nous entoure, mais de ce qui est ineffable, soit ce qui ne peut se dire en mots. Ainsi, en va-t-il de la relation entre la mère et l’enfant : elle est bien réelle et pourtant essayez de la toucher, de lui donner un nom, de la désigner, et là commence les problèmes…

Lacan savait bien que ce réel était ce mur qu’il fallait briser. Plusieurs fois, dans le Sinthome, il explique que son sinthome à lui (sinthome = symptôme + saint homme ; mais aussi la forme ancienne du terme symptôme. Le sinthome désigne le symptôme psychologique « utile », celui qui vous rend différent des autres mais fait de cette différence une force. Exemple : Salvador Dali avait un sinthome qui le rendait exceptionnel) est de buter contre le réel, de tenter de le percer.

Chez Lacan, le Réel se conjugue à l’Imaginaire (conceptions psychologiques et représentations en images) et au Symbolique (tout ce qui désigne par des mots, ce qui se conçoit) dans une chaîne borroméenne. Trois anneaux entrelacés dans une boucle parfaite, au point que si l’on tranche un lien, les trois anneaux tombent. Le sinthome/phallus/langage (l’analogie esquissée par Lacan entre le phallus et le sinthome est assez troublante. Comprenez d’ailleurs phallus non pas comme un sexe, mais comme une force virile, un indicateur de loi, une force de commandement) traverse le nœud en son centre et unifie ces trois aspects presque contradictoires.

Le discours de Créon est un discours entièrement tourné vers le Réel. Une acceptation massive de « ce qui doit être ». A contrario, Antigone parle un autre langage, celui de l’amour. Ses veux sont pieux et pleins de tendresse puisqu’elle veut ensevelir selon les rites son frère défunt. Pourtant, il ne faut pas croire qu’Antigone soit si parfaite qu’elle semble être. En fait, tout comme Créon, son discours n’est pas un discours de vie, mais un discours absolutiste. Ainsi, Antigone n’est pas seulement prête à mourir pour son vœu : plus encore, elle appelle la mort de tous ses vœux ! Tout dans son attitude dénote sa volonté de se suicider...

C’est qu’il s’agit de triompher du discours du Maître, de passer outre son commandement… Autre preuve de ce jusqu’au-boutisme suspect, sa façon de répudier sa sœur Ismène. Cette dernière, au début de la pièce de Sophocle, repousse la proposition de sa sœur d’aller ensevelir leur frère. Puis, alors que la tension monte entre Antigone et Créon, elle intervient pour partager la peine de sa sœur, ce que rien ne l’obligeait à faire. Mais, Antigone la rejette, et ce avec violence. Ismène lui demande si elle lui refusera de mourir à ses côtés : eh bien oui, Antigone refuse. Car il y a un vertige particulier dans cette mort, une violence prodigieuse, un cri de colère infernal porté vers Créon. En ce sens, on peut dire qu’Antigone est une martyre.

Quel est son discours ? Il s’agit de celui de l’Imaginaire. Antigone suit un code de conduite, elle se représente le rite comme un moyen de transcender la vie, de lui donner une dimension qui la complète et la prolonge.

Enfin, il nous manque le Symbolique et celui-là, on le trouve en la personne de Hemon, le fils de Créon fiancé à Antigone. Sympathique Hémon, efféminé Hémon… Ce dernier ne trouve rien de mieux que déclamer à son père qu’il devrait peut-être épargner Antigone, car la foule la soutient. Mais depuis quand "la rue gouverne-t-elle" pour le politique ? Hémon fait preuve d’une démagogie parfois suspecte. Ses propos ne se tiennent pas de manière rigoureuse. Il insiste auprès de son père sur le fait qu’il a pu se tromper, sur le fait que manifestement, tout semble défendre vers Antigone.

Et finalement, quelle est la morale de la pièce ? On comprend que le rite d’ensevelissement n’est pas, contrairement à ce que l’on croyait, un rite pour les hommes, mais bien pour les Dieux. Qu’un homme doit arriver Homme en Hadès pour ne pas dégoutter le Dieu.

L’instance de commandement, le phallus, il est là : le discours performatif du Dieu donne sens aux trois discours.

Car, si on y regarde de plus près, de quoi se rend-on compte ? Que certes, Créon est dans son bon droit en refusant d’ensevelir un assaillant de Thèbes. Qu’Antigone a raison de réclamer que son frère soit traité avec dignité. Que Hemon a bien compris que la manifestation du politique doit s’accommoder de la réalité des souffrances. Mais ce que personne ne comprend, c’est qu’il s’agit là de points de vues partisans et sans sens.

Le rite a une fonction unifiante, il a un sens. Il est le signifiant d’un signifié qui se lit « communauté ». En ce sens, il EST politique. Créon peut dire tout ce qu’il veut, mais en refusant de satisfaire aux rites, il entre en contradiction avec un des fondements même du droit : à savoir que le roi n’est pas là sur le trône par hasard, mais par la volonté des Dieux, qu’il incarne un concept, le signifiant du Père (le fameux Nom-du-père de Lacan). Erreur donc pour Créon.

Antigone entreprends donc un geste désespéré pour donner sens au cri d’horreur de ses compatriotes. Elle appelle sa mort pour faire mourir la volonté de Créon : elle montre à ce dernier que la vérité du politique ne tient pas dans son aspect rigoriste de la lecture de la Loi, mais dans sa compréhension de l’essence de la Loi. Néanmoins, elle ne tient aucun argument concret face à Créon. Ses mots ne sont pas là, elle ne comprend pas la langue parlée par le roi.

Hemon en saisit bien la nature, mais que peut faire le discours du peuple face au Réel ? Dans sa délirante violence, ce dernier fait obstacle à toute tentative de mise en jeu des mots. Le réel ne tient compte que de lui-même.