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Le droit de mentir s’ouvre sur deux textes de Emmanuel Kant, dans lesquels ce dernier condamne de manière unilatérale tout recours au mensonge. Son argumentation est simple : si je fais une promesse que je compte ne pas tenir, cette fausse promesse sera-t-elle pour moi source d’avantages ou d’inconvénients ? Et le philosophe allemand d’examiner ce qui se passerait si, à la suite d’une promesse, on revendiquait le droit de ne pas la tenir : il s’en suivrait de fort vilaines choses, assurément. Notre société étant fondé sur un principe de paroles, si la parole n’est plus tenue, comment conserver le lien social ?

Par ailleurs, la morale kantienne est la suivante : si je m’interroge sur la moralité de quelque chose, je dois me demander si ma décision peut-être universalisée, si je peux en faire une maxime générale. Or, il apparaît bien évident qu’on ne peut revendiquer le droit de mentir, lorsque cela nous arrange comme une maxime. Car si c’était le cas, nous n’aurions aucun moyen de nous prémunir du mensonge des autres et nous serions victime à notre tour.

S’en suit un texte fort intéressant de Benjamin Constant, philosophe français, qui s’interroge sur les principes et les préjugés. Constant explique que notre société a en horreur les principes et lui préfère les préjugés. Cela tient au fait qu’un principe paraît nécessairement arbitraire (l’égalité pour tous), alors que le préjugé a pour lui l’avantage de la contingence (vous comprenez, si tout le monde devient égaux devant la loi, comment fera-t-on pour reconnaître les qualités de chacun ?).

Constant explique que ce problème vient du fait que le principe, pour se justifier, en appelle à des principes intermédiaires qui permettent de faire d’une idée forte, un principe concret.

Exemple : Le droit de mentir. Bien sûr, on ne doit pas mentir, pour les raisons appelées chez Kant. Mais imaginons que des brigands s’introduisent chez moi et me demandent si je garde chez moi un fuyard qu’ils veulent tuer. Si je leur dis la vérité, je rentre en contradiction avec le principe de respecter la vie d’autrui. Que faire ? Eh bien, explique Constant, il faut retrouver les principes intermédiaires ; et, en l’occurrence, il y a un élément à bien avoir en tête : le principe ne s’applique qu’à ceux qui respectent la loi et le droit. De fait, les brigands étant hors-la-loi, je ne peux être tenu coupable d’un mensonge à leur égard.

Remarques personnelles :
Ce bien cher Kant pose un principe de droit moral fort intéressant : sa théorie de la maxime est bien pratique pour s’assurer de la moralité d’une action. Toutefois, s’en suit un problème : de quel droit postule-t-il que si moi je mens, alors tout le monde va mentir tout le temps. Elle est là la faiblesse de son argumentation : à le lire, on croirait que nous sommes des robots et que si nous choisissons l’option A, nous ne pourrons jamais reprendre l’option B. C’est stupide : l’homme peut mentir un jour et tenir sa parole le reste de sa vie. On peut mentir pour protéger quelqu’un, pour éviter de blesser une personne, par lâcheté, et ensuite, se ressaisir.

Du coté de Constant, l’argumentation me paraît bien plus sérieuse : le principe est bon, mais il faut juste le vérifier, établir les conditions propices à son exécution. Qu’il ne soit pas arbitraire, mais force de vérité... Oui, mais depuis quand la vérité s’encombre telle des tracas du quotidien. Mentir, c’est mal, non ? Ces fameux brigands dont il parle, n’en sont-ils pas moins hommes ? Parce qu’ils ne respectent pas la loi, alors on leur dénie tout respect ? Admettons, puisqu’ils sont brigands… Mais ne pourrait-on pas s’opposer à eux d’une autre manière ? Et puis, ne prends-t-on pas un risque en faisant venir chez soi un fuyard persécuté. N’est-ce pas que d’être responsable que de savoir ce qu’on encourre à le garer chez soi ?

Suite :
Kant balaie l’idée de Constant d’un revers de main. Tout d’abord, il pointe une erreur première de Constant. Selon le philosophe français, on ne doit dire la vérité qu’à ceux qui la méritent. Mais de quel droit décider cela ?

Et cela reviendrait aussi à dire que la qualité et la valeur de la vérité serait définie en fonction de son interlocuteur, ce qui reviendrait à faire un mensonge de la vérité.

Ensuite, Kant explique que dire la vérité a une fonction essentielle : celle d’assurer la cohérence du monde et de lui assurer sa stabilité (note : « Tout mensonge répété mille fois devient une vérité » - proverbe chinois. De fait, ce proverbe signifie bien la crainte – à l’envers – de Kant. Car, comme il le présuppose, le mensonge peut bien remplacer la vérité sitôt qu’il est affirmé comme telle).

De plus, un homme se mentant à lui-même, manque de respect à la part d’humanité qu’il a en lui. Et s’il ment à autrui, il peut condamner cette personne, ou lui causer un grand tort.

Dire la vérité, c’est respecter son engagement dans la société et se respecter, tout en respectant l’autre.

Remarques :
Bien sûr, j’ai été choqué de la façon dont Kant évite le sujet. Certes, il a raison de signaler la contradiction inhérente au raisonnement de Constant (un principe, s’il est principe, ne souffre pas d’exceptions à la règle !). De plus, il a raison d’affirmer la primauté de la déduction et du raisonnement logique sur les affects que soulève Constant.

Toutefois, il a le tort de considérer l’homme comme un automate : comment prendre au sérieux le fait que le monde cesserait d’exister si l’on mentait. Si c’était le cas, il y a belle lurette qu’il ne serait plus ! Et puis, ce rigorisme outrancier finit par effacer toute la beauté de son analyse qui est tout de même une réflexion sur le respect à autrui et à soi même. Car après tout, si je mens pour protéger une personne qui m’est chère ou défendre une cause juste, je ne me sens pas particulièrement coupable ! C’est lui qui affirme que je le suis et qui affirme que je suis un sous-homme (il y va fort !). Moi, je ne pense, après tout, pas comme lui. Et donc, Kant aura beau dire, ses arguments ne se réfèrent qu’à lui-même.

Toutefois, réfléchissant à tout cela, je me suis fait la réflexion suivante :

Imaginons un instant que Constant fut nazi. Et représentons-nous son exemple sur celui qui a le droit à la vérité. Mettons qu’il dise : « au moment où on conduit les juifs à la chambre à gaz, ces derniers vous demanderont s’il vont mourir. Il ne faut pas les affoler ! Donc, parce que ce sont des êtres inférieurs qui n’ont pas le droit à la vérité, vous leur mentirez. » Là, toute notre morale condamnerait une telle façon de penser et nous nous retournerions contre Constant, et serions du côté de Kant.

Voilà la triste réalité des choses : si l’on se fixe un principe, on ne peut ni ne doit transiger à son sujet. Sinon, cela ne sert à rien d’en avoir.

Se pose donc la question suivante : « notre société peut-elle se construire sur des principes ? » Car, la seule façon de sortir de la contradiction de Constant, c’est de refuser le principe comme base de la société et lui préférer à la place… quoi ? Des valeurs ? Des règles ?

En tout cas, entre Constant et Kant, on sort immanquablement perdant.